Dérives dans le tantrisme bouddhique d'origine himalayenne
et dans le Zen d'origine japonaise

On
peut très bien lire, voire s'asseoir en
méditation,
pratiquer l'attention aux autres, au geste, à l'instant sans
pour autant adhérer à un temple ou à
un groupe
structuré. A titre personnel j'avais trouvé
agréable
le fait de se retrouver avec quelques amis ou connaissances. J'ai,
par exemple, de très bons souvenirs de séances de
méditation le vendredi soir à Séoul,
dans les
locaux d'une librairie bouddhiste près de l'ancien palais de
Kyongbok et de ses vastes jardins publics, où une
poignée
de Coréens m'avait invité à venir
m'asseoir et
pratiquer le Zen Choggye (influencé par le Taoïsme
et sa
respiration abdominale TanJonO'Up) avec eux. Après, nous
allions boire un thé ou une infusion ensemble dans un tea
room traditionnel et nous
parlions tranquillement, ce sont des
moments délicieux.
Plus tard j'ai eu envie de
renouveller l'expérience dans les années 90, en
région
parisienne, à la maison de meulières
où
j'habitais. J'avais la chance d'avoir à l'étage
une
grande pièce libre, moquettée et
mansardée
donnant par trois belles fenêtres sur une futaie de
chênes
centenaires. Une poignée d'amis venait là chaque
dimanche matin s'asseoir et pratiquer assis en tailleur dans le
silence, avant que nous ne nous retrouvions dans ma cuisine pour un
brunch amical. C'était aussi de très bons
moments. J'ai
dû arrêter l'expérience lorsque le
groupe a
commencé à grandir et à perdre cette
intimité
tranquille... Il suffit parfois d'un nouvel
élément un
peu agité pour que toute l'ambiance soit remise en cause...
Et
j'ai vu la difficulté qu'il doit y avoir d'accueillir tout
le
monde dans un groupe. Et je souscris à ce que vous nous
dites,
Tinh'Yi, des difficultés supplémentaires que
peuvent
approter les groupes organisés et structurés.
C'est
pour cette raison que j'ai arrêté
l'expérience,
et que je suis allé au monastère de
Félicité
entreprendre cette recherche anthropologique en immersion totale
auprès du vieux "Très Précieux"
où
d'autres surprises m'attendaient...
L’invention d’une nouvelle réalité : les centres du Dharma
Les
adeptes occidentaux sont aujourd'hui assez rarement en contact
étroit
avec des amis spirituels issus des cultures asiatiques. Souvent des
strates hiérarchiques intermédiaires de cadres
occidentaux plus fraîchement émoulus sont le seul
contact des nouveaux aspirants avec le coeur de l'enseignement et de
sa pratique.
Les nouveaux viennent comme éblouis par le
beau visage d'un vieux maître tibétain ou
bouthanais
entraperçu sur une photo et, au final, se retrouvent dans un
centre à partager leur quotidien avec des instructeurs
européens.
Ces derniers n'ont pas toujours beaucoup à
offrir en terme de différence. Ils vivent de
manière
somme toute ordinaire pour certains, avec lecteur DVD dans leur
chambre et les derniers DVDs d'Hollywood comme il est ici ou
là
constaté. Certains possèdent une automobile,
voire une
grosse moto Yamaha Ténéré 600.
D'autres encore
dînent parfois en ville dans les bons restaurants, ou sortent
au café avec leurs amis. Tout cela est bien normal, mais ne
constitue pas ce riche héritage spirituel qu'attendent au
fond
les nouveaux aspirants de leurs amis spirituels.
Il faut davantage
de spécificité culturelle, sociologique, et
disons-le
humaine pour que le courant passe. Car si les nouveaux
maîtres
et les nouveaux disciples se ressemblent au point d'être
interchangeables dans leurs modes de vie, le courant de sympathie qui
attire les seconds vers les premiers, qui circule entre eux en
quelque sorte, et qui permet l'ouverture à l'apprentissage
ne
peut pas être très grand, très fort, ni
très
pur.
Quand au fait que désormais la participation aux
activités de certains centres est devenue payante, voire
assez
coûteuse, elle est un phénomène
récent
sans doute mais qui tend peut-être à se
répandre.
Dans certains centres on demande aux adeptes de payer une sorte de
pension pour leur hébergement, et qui plus est de travailler
gratuitement pour la communauté.
Mais bien sûr ce
n'est pas la seule forme de participation possible. Une ancienne
adepte me racontait elle qu'elle avait dû élever
son
enfant seule dans une caravane sur le terrain d'un de ces centres. On
avait accepté qu'elle travaillât gratuitement pour
bénéficier de cette largesse : elle devait 4
heures par
jour au centre pour justifier de son gîte (une humble
caravane
normalement inadaptée à cet usage permanent) et
de son
couvert (la nourriture de cantine composée je suppose
surtout
de pates et de riz). Mais elle devait en
plus donner 4 heures
supplémentaires de temps de travail pour justifier de la
présence de son enfant sur le centre. Pendant des
années
cette jeune maman a donc dû donner 8 heures de son temps
quotidien pour ce qu'il faut bien appeler un travail non
rémunéré,
sans que le centre ne cotisât aux caisses de
sécurité
sociale ou de prévoyance pour elle ni son enfant. C'est un
exemple parmi d'autres.
Officiellement le terme de travail est
attentivement banni, car des associations de nature cultuelle
craignent le regard des administrations et d'être
accusées
de pratiquer le travail dissimulé. Alors il arrive qu'on ne
dise pas "travailleurs bénévoles" mais
"stagiaires pratiquants". Le résultat est quasiment
le même : les modestes ressources des uns et des autres sont
aimablement ponctionnées tandis que ces innocents amateurs
de
spiritualité viennent offrir leur force de travail, souvent
sans indemnisation, ni couverture sociale, ni dispositif de
prévoyance.
Autre exemple : pour assister aux 5
journées de l'enseignement d'un certain jeune lama
tibétain
en France au mois d'août 2005, il fallait à chaque
curieux acquitter les 55 euros de carte d'adhésion
à
l'association, plus 20 euros par séance sous le chapiteau
(soit 155 euros pour les 5 petites journées sous le
chapiteau). Vous ajoutez à cela la nourriture, la boisson,
l'hébergement et le transport, et comme vous le dites,
éventuellement les offrandes.
20 euros pour chaque
brève session, c'est quand même un peu cher, ne
trouvez-vous pas ? A ce prix là exactement je suis
allé
voir la création de l'opéra de Donizetti L'Elixir
d'Amour au château de
Sédières, 75 artistes
avaient été réunis, dont l'orchestre
Forum
Symphonia, le choeur de la Camerata vocale dirigé par
Jean-Michel Hasler et les voix solistes exquises comme celle du tenor
Philippe Do. C'est quand même autre chose ! Mais revenons
à
ces 5 jours dans un centre eurolamaïste :
Vous pouvez
aussi inclure pour notre adepte le petit shopping inévitable
:
un peu d'encens, quelques bibelots, des livres, des textes rituels et
quelques accessoires de la boutique "tibétaine"
(où
bien peu de Tibétains auront sans doute
été vus
en chair et en os !), un coussin rouge par exemple, et vous voyez
qu'une semaine de séjour peut réellement
s'avérer
coûteuse. Coûteuse pour le participant, mais
rémunératrice pour le centre d'accueil, il va
sans
dire...
Comme je le signalais environ 1500 à 2000
personnes étaient présentes chaque jour, en
faisant le
compte vous verrez bien que c'est quand même assez
rémunérateur
pour les organisateurs de ces journées.
On ne connait pas
beaucoup d'industries qui peuvent générer une
telle
productivité par euro investi. Dans le cas
présent le
travail des uns et des autres, tous bénévoles,
n'est
pas rémunéré (sauf celui du lama
orateur,
supposè-je ?), et ce produit séminaire vendu 155
euros
consiste en de bonnes paroles doctement énoncées
du
haut d'un trône de contreplaqué laqué
glycéro
vermillon.
A cela il faut ajouter les dépenses
supplémentaires de notre visiteur en quête de
spiritualité pour sa nourriture, des sandwiches, des
boissons
fraîches et chaudes, son hébergement, etc... Soit
autant
de sources de revenus, en partie reçues en
espèces,
pour les associations qui ont choisi le business
model de
l'entreprise spirituelle.
Bras en l'air, les mains sur la tête
! Ce n'est pas un mudra tantrique. Alors... serait-ce un hold up ?
Et bien non, je vous arrête de suite, ce n'est pas un
hold up, c'est tout à fait institutionnalisé, au
point
même que la tendance dans certains centres est
désormais
de faire appel par voie écrite directement aux donations et
legs de biens de la part des disciples en faveur de leurs
congrégations religieuses bouddhistes récemment
enregistrées au Bureau Central des Cultes. Comme un
héritage
d'une propriété foncière
intéresse
davantage ce type de centre qu'une adhésion associative
à
55 euros, les centres multiplient les initiatives pour encourager
leurs dévots à faire un testament, ou
à prendre
des dispositions auprès de leur notaire, pour
léguer
leurs biens à leur structure dûment
enregistrée
comme congrégation religieuse. Comme les "post
soixant-huitards" qui composent une part non négligeable
des sympathisants de longue date ont tendance à vieillir,
leur
population est désormais en âge de constituer un
pool de
ressources à venir, qu'il ne reste à ces centres
qu'à
moissonner. "Pour le bien de tous les êtres"
évidemment.
A
quels saints nos contemporains sont-ils aller se vouer avec les
icones et les modèles du tantrisme bouddhique ? Est-ce bien
nécessaire, alors que nos civilisations ont produit une
telle
richesse d'expérience qu'il suffit de redécouvrir
en
livre de poche, sans aller se ruiner en cartes d'adhérents
aux
"centres du dharma" (sic), initiations tantriques à
20 euros pièce, vêtements uniformément
rouges
d'un goût discutable, bibelots colorés et sans
nécessité
? J'ai voici quelques jours remis en service cet étonnant
moulin à prière électrique qui dormait
sur une
étagère, juste pour le plaisir de contempler
tourner la
grande vacuité et essayer de mieux comprendre ce qui m'avait
alors fait dépenser près de 100 euros pour cette
machine improbable, aux bienfaits peu apparents, voire
hypothétiques...
Dans un
autre registre, un autre contexte, romanesque cette fois :
"
En traversant les bureaux
où
malgré l'heure matinale s'affairaient
déjà
derrière leurs écrans d'ordinateur des
secrétaires,
des documentalistes, des comptables, je fus une nouvelle fois
frappé
par le fait que cette organisation spirituelle puissante, en plein
essor, qui revendiquait déjà, dans les pays du
nord de
l'Europe, un nombre d'adhérents équivalent
à
celui des principales confessions chrétiennes,
était,
à
d'autres égards, exactement organisée comme une
petite
entreprise.[...] L'organisation tournait à merveille, le
legs
des adhérents venait, après leur mort, enrichir
un
patrimoine déjà évalué au
double de la
secte Moon..."
Michel Houellebecq, La possibilité d'une île, Paris, Editions Fayard, 2005, p.406/485.
On
sait que Houellebecq connaît aussi le classicisme Theravada
du
bouddhisme, sans être pour autant ébloui ni encore
moins
séduit par la perfection de sa réthorique.
On
peut d’ailleurs se demander si le titre de son nouveau livre,
"La possibilité
d'une île" n'est pas,
tout simplement, une allusion à la
célèbre
phrase attribuée au bouddha : "soyez
une île pour vous-même, que la
vérité
(nature des
phénomènes, bonne loi ou "dharma")
soit
votre unique refuge, que la
vérité
soit votre île."
Un autre regard sur un centre du dharma
Le
blog d'Arnagala, la vache
cosmique est si riche qu'il vous
faudra partir à la recherche des thèmes qui vous
intéressent. Au détour d'un post vous trouverez
des
informations très factuelles et rarement disponibles
ailleurs.
Ainsi lors d'un enseignement sur le dzogchen : "la
transmission du Nyingthig Yabshi par P... Rimpoché
à
L... Ling (nous avons ôté
les noms propres cités par l'auteur) :
"L...
Ling, c'est un peu comme le Titanic : tout en haut, il y a les
cabines individuelles pour les riches, et tout en bas, il y a des
tranchées dégagées au bulldozer. Une
vraie mise
en espace du samsâra français. Moi,
évidement,
j'avais la dernière place, tout au bout de la
dernière
rangée. N'empêche, j'ai bien rigolé. "
Et un peu plus loin :
"Ce
qui m'a un peu chagriné, c'est l'ambiance radine : il
fallait
attendre une heure pour avoir une assiette de nouille, et on avait
presque pas d'eau, alors que le tarif était celui d'un club
touristique !
En revanche, voici ce qui m'a durablement
interpelé : un matin, je surpris une conversation dans le
secrétariat. Une jeune femme était là,
face
à
un membre du staff. Elle n'avait pas de quoi régler la
totalité de la somme pour la "retraite". Elle
expliqua qu'elle était seule, avec sa petite fille. Le type
ne
voulut rien entendre. Il dit, textuellement : "Soit vous payez
tout, soit vous partez". Du coup je fus, moi aussi, trés
heureux de quitter ce lieu.
Depuis, j'ai assité à
quelques enseignements de T..., quelques bricoles à droite
à
gauche. Mais chacune de ces visites me confirme dans ma
réaction
initiale : hiérarchies, institutions, pouvoirs,
superstitions,
violences : injustice. Franchement, cette colère terrible
qui
m'a envahi face à la violence brute qui se voit dans les
centres tibétains en Inde, je ne l'ai ressentie ailleurs que
face au système des castes. Entre les textes
poétiques
des mahâsiddha, de Longchenpa ou de Shabkar, et ces
réalités
révoltantes, j'ai choisi. Mais j'y
reviendrais."
http://shivaisme-du-cachemire.skynetblogs.be/?date=20060131#3044145
Un regard lucide sur les rituels d'offrande
Sur
les tsoks, ou rituels d'offrande (de nourriture et de boisson) dans
le bouddhisme de tradition himalayenne voici ce que nous dit Arnagala
toujours sur son excellent blog consacré principalement au
shivaïsme du Cachermire, et accessoirement aux diverses formes
du tantrisme, y compris bouddhique
:
http://shivaisme-du-cachemire.skynetblogs.be/?date=20060131#2994994
En
voici un bref extrait afin d'encourager chacun à cliquer sur
ce lien ci-dessus et à découvrir le texte dans
son
intégralité
"Je
ne
sais pourquoi, mais j'ai toujours été
réticent
à
participer aux rituels. Ce tsok (ganacakra en sanskrit) est,
à
l'origine, un rituel dans lequel les adeptes, hommes et femmes,
boivent du vin, dégustent des viandes et s'accouplent, avant
de consommer leurs sécrétions sexuelles. Ca peut
être
beau, en tout les cas, c'est assez éloigné du
tsok tel
qu'il se pratique de nos jours, celui-ci étant plus proche
de
la "soirée" ou du thé entre amis. Mais ce qui
m'a déçu, ce jour là, c'est surtout
l'absence de
recueillement des participants. Moi, j'étais alors plein de
mes lectures de traites de yoga, de zen, et
obsédé par
les différentes sortes de concentrations. En plus, j'avais
cru
comprendre que ce genre de rituel tantrique était
révervé
aux adeptes "avancés". Pour me rendre digne de la
chose, j'avais donc médité toute la
journée,
avec postures, prânâyama et tout le toutim. Vous
comprendrez donc quelle a été ma
perplexité en
voyant le lama regarder sans cesse sa montre, se grattant, exactement
comme s'il était "speedé", et pas du tout en
train de visualiser ou se receuillir (ce lama, je l'ai
recroisé
récement dans un resto indien; il avait une jolie jeune
fille
à son bras, mais il avait toujours l'air aussi
"speedé").
Idem pour les autres. Cette atmosphère de
fébrilité,
de distraction, je l'ai ressentie dans tous les centres que j'ai
visité par la suite. Et pas seulement bouddhistes
tibétains.
"
Les institutions veillent
Une
autre communauté bouddhique, d'autres
problématiques...
La nouvelle s'est propagée comme une trainée de
poudre
dans le landerneau du tantrisme bouddhique : un vaste centre
lamaïste
français a reçu les jours passés la
visite de la
gendarmerie locale. Rien que de très banal me direz-vous ?
Et
bien pas tout à fait.
Selon la version que j'ai entendue
(et qui mériterait confirmation et détails), il
semblerait que cette investigation des forces de l'ordre en milieu
monastique bouddhiste provînt en amont de l'une des
administrations chargées du suivi du R.M.I. (revenu minimum
d'insertion).
Il aurait été découvert par
cette dernière qu'une quinzaine (chiffre entendu et non
vérifié, car on parle aussi de "plus d'une
dizaine") de personnes logeaient à la même
adresse dans une bourgade
voisine du vaste complexe
eurolamaïste.
Le fait que cette unique adresse logeât un grand nombre de
personnes avait éveillé l'attention,
l'intérêt
et l'incrédulité des fonctionnaires.
La question que
les gendarmes vont maitenant devoir creuser est la suivante : se
pourrait-il que toutes ces personnes présentaient cette
adresse officiellement et fictivement pour leur demande de RMI, alors
qu'en réalité elles habitaient pour la plupart
dans les
dépendances du monastère, servant ce dernier
comme
"stagiaires pratiquants", vaquant gratuitement à
diverses tâches dans l'enceinte élargie de sa
communauté
: peintures, cuisine, jardinage, travaux sur les bâtiments,
etc
? Les gendarmes sont sans doute venus tirer au clair cette affaire et
s'assurer que l'argent public du RMI ne servait pas à
financer
indirectement les activités monastiques.
Il est bon de
rappeler à ce point que cette communauté du
tantrisme
bouddhique (reconnue comme congrégation religieuse par le
bureau central des cultes) demande à ses "stagiaires
pratiquants" de verser une sorte de loyer mensuel, ou autrement
dit d'acquitter une pension, pour justifier de leur modeste
hébergement collectif et de la restauration servie sur place
ainsi que de leur entretien (machines à laver, eau chaude
sanitaire, etc.). Je ne connais pas exactement le montant actuel de
ce loyer qui pourrait être compris entre 130 et 190 euros par
mois.
Ainsi si l'allégation d'une adresse de
complaisance pour toucher le RMI était
vérifiée,
et si les investigations de la gendarmerie aboutissaient dans ce
sens, cela signifierait que la congrégation monastique ou
l'association des retraites de 3 années qui cohabite
à
la même adresse faisait travailler ce groupe de
bénévoles,
qu'elle les faisait payer en plus leur hébergement, et
surtout
qu'enfin le RMI de ces volontaires, c'est à dire l'argent de
la République, finissait indirectement, en tout ou partie,
dans les caisses de la communauté...
Très
probablement la ligne d'argumentation de la direction des lamas
occidentaux sera de dire qu'elle ne savait rien de cette pratique
d'adresse fictive éventuelle, et qu'elle ne s'occupait pas
pour ses stagiaires pratiquants de leur obtenir le très
convoité RMI...
Le montant des sommes en jeu n'est pas
négligeable car même si individuellement et
mensuellement il ne représente que quelques petites
centaines
d'euros tout au plus, multiplié par le nombre de stagiaires,
puis par le nombre de mois pendant lesquels ce système a pu
fonctionner, il représente des sommes
conséquentes.
Il
serait intéressant de savoir si cette pratique d'adresses
fictives, que je découvre avec vous aujourd'hui par cette
information, est répandue et si cette anecdote en est un
premier symptôme...
Réponse à un jeune homme de 27 ans
«
J'ai 27 ans et depuis maintenant 7 ans je m'interesse au
bouddhisme.
A 20 ans , j'ai rencontré une personne qui m'a
pas mal ouvert les yeux sur la vie.il m'a aussi conseillé de
lire des livres traitant du bouddhisme.
D'abord fasciné par
certain rite magique puis par la veritable quête
spirituelle...
je vis ma vie depuis comme tout bon jeune homme qui se
respecte...cependant cette obsession du bouddhisme revient tout le
temps...j'y pense souvent...
je me suis fait un tatouage avec le
symbole om , j'ai été voir le dalai lama a bercy
, je
suis allé m'acheter un mala ... etc ..etc...je ressens le
besoin de me tourner vers toutes ces choses que je ne connais pas
enkore assez mais dont je reste persuadé qu'elles sont
essentielles pour moi.
A l'heure d'aujourd'hui , j'ai décidé
plusieurs choses.
Apprendre le tibétain et faire parti
d'une ecole qui enseigne le bouddhisme tantrique. Ce qui me parait
être un bon début...de cette façon , je
v voir
objectivement et de plus pret tout ceci.
Vous savez , je ressens
ça comme un appel , ça ne dure pas depuis 1 an
mais 7
ans ...je réfléchis bcp , je pense bcp et parfois
, je
pense même a quitter la france pour partir au
népal.
Alors
avant d'y aller , je préfère connaitre un peu
mieux.
Vous parlez de dépendance , on peut aussi parler de
fascination car dans mon cas , le mot serait plus juste.
[...]»
Je
réponds à votre message plein d'enthousiasme sans
détour.
Mais vous êtes en plein dans le désir,
dans le désir du spirituel !
Je pense que votre vitesse
et votre vif désir de découvrir ce milieu et ses
pratiques tantriques feront de vous une proie facile,
et il me
semble que vous risquez de vous brûler les ailes en
décollant
ainsi vers le nirvana. Je ne vois que la déception comme
issue
à cette démarche, telle que vous la
présentez
dans votre message.
Il me semble que si la curiosité
investigatrice est un moteur
indispensable à toute
découverte, la curiosité
ordinaire est aussi la
faiblesse des adeptes qu'exploitent le plus volontiers des groupes
qui se retranchent derrière le mystère,
l'apparence, la
fascination et le désir spirituel. Votre
sincérité,
votre candeur (je songe à votre amusant tatouage "om"
!) et votre urgent désir d'expérience spirituelle
risquent d'attirer ceux qui voudraient en tirer parti ou tout
simplement disposer de votre bonne volonté en vous faisant
miroiter que l'illumination est au bout de leur voie.
Car les
écoles sérieuses ou les guides (s'il en existe
encore)
convenables ne vous donneront sans doute pas la satisfaction que vous
attendez. Je doute fort qu'ils acceptent de pourvoir à vos
besoins de satisfactions spirituelles, qui ne sont pas si
différents
des désirs ordinaires et de la passion pour la vie de tout
un
chacun ! Vous voulez
quelque chose, vous le voulez absolument,
tout à fait comme un jeune homme qui veut une voiture ou un
bon travail ou une charmante copine ! Seulement votre objet de
convoitise s'est déplacé dans le domaine du
"spirituel". Vous jouez au Dharma comme d'autres veulent
gagner au loto. Et vous êtes bien accroché
semble-t-il, comme vous le dites. Aucun ami spirituel digne de ce nom
ne voudra vous laisser croire un seul instant que ce désir
d'évasion est celui
de la quête du bouddha. Le
problème est que vous allez trouver tout aussi facilement
des
lamas ou des eurolamas pour vous proposer un "programme
compasssion-éveil" (Je reprends l'amusante formule de
Jean-Paul) clés en main, en France ou au Népal,
ravis
d'avoir un adepte de plus, voire un travailleur
bénévole
et corvéable si vous tombez mal.
Il y a aussi un
contresens possible sur la gratification du tantrisme bouddhique en
filigrane de votre amical message. Selon des observateurs
qualifiés
les premiers plaisirs innocents et subtils du tantrisme (tumo -en
tibétain- appelé aussi kundalini -en sanskrit-
par
exemple) sont en général donnés en
sus,
à
ceux qui ne les ont pas
demandés, comme une
gratification surprenante et inattendue.
Je dirais presque :
gratuite.
Le bonheur de cette spontanéïté
(appartenant à l'expérience mahamudra
dans la
terminologie de plusieurs écoles) vient le plus souvent
à
des personnes qui se sont plutôt engagées sur une
voie
de simplicité et de placidité. Et c'est, si vous
y
réfléchissez, une prudence
élémentaire
que de ne pas donner d'allumettes à de petits enfants
agités
!
Je pense donc que vous pouvez trouver dans
la vie des
sources de satisfaction qui vous permettront de canaliser plus
utilement et agréablement votre énergie. Il me
semble
que vous avez tout simplement besoin de vraie
relation
amoureuse, ou de bons
projets personnels à inventer, et
non d'une initiation lamaïste ! Cette solution bouddhiste est
un
peu facile,
un peu commode ! : vous voulez vous confier
à
une pédagogie de l'éveil qui va faire le travail
pour
vous et vous économiser la réflexion personnelle,
la construction de projets de vie et d'aller à la rencontre
des autres !
Vous courrez à la désillusion. Vous
risquez seulement de vous ramasser. Et vous ne pourrez pas dire que
l'on ne vous aura pas informé sur cette page :
Dites-vous
bien enfin que votre idée de plaisirs
qui ne durent pas
dans le samsara et de plaisirs
qui durent dans le bouddhisme
tantrique est
erronée, c'est juste un cliché des
textes bouddhistes, mais ce n'est pas toute la
réalité.
En réalité c'est tout le contraire : dans la vie
ordinaire vous pouvez construire des amitiés, des
expériences,
des relations qui durent, parfois des années, parfois des
décennies, plus rarement toute un vie.
En revanche,
dans le tantrisme ce sont vos
ressources subtiles qui vont
être libérées au prétexte de
"purifier
vos tendances et votre karma". (Et cela c'est encore dans le
meilleur des cas, celui
où vous rencontrez une tradition
authentique).
Voici comment des adeptes racontent cette expérience
à leur manière : vos ressources subtiles
(tiglés)
disposées en grappe le long de l'axe médian du
corps,
devant la colonne vertébrale, vont activer des souffles
subtils (lung) qui génèreront en
s'élevant, en
effet, des moments de félicité (samadhi). Mais ces
ressources ne sont pas illimitées et
seront donc tôt
épuisées, au fur et à mesure de
l'ouverture des
réseaux de vésicules subtiles
(tiglés). C'est
à
dire que pour l'adepte du tantrisme le meilleur moment c'est aussi
quand on monte l'escalier, quand les ressources sont encore intactes,
concentrées, et qu'elles commencent à
être
ouvertes.
En effet, après quelques années seulement
de pratique, et surtout si vous commencez jeune, vous risquez de vous
retrouver prématurément
dévitalisé et
vidé de vos juvéniles ressources à la
mesure de
l'intensité des plaisirs, des extases et des
expériences
méditatives que vous aurez ressentis (dans le meilleur des
cas) pendant votre pratique du bouddhisme tantrique. D'autre part ces
pratiques sont potentiellement dangereuses, et risquent surtout de
vous fasciner encore plus, vous faisant négliger les choses
de
votre vie, vos engagements vis à vis des autres, votre
avenir,
etc.
Enfin on n'a jamais vu un adepte du tantrisme surfer
seulement sur la vague de la félicité, en
général
si ces moments privilégiés arrivent en effet
selon les
disciples eux-mêmes, ils alternent selon eux peu ou prou avec
des moments désagréables d'emprise douloureuse.
Les
adeptes les appellent prudemment et poliment "purifications".
Par exemple dans la tradition Karma Kagyu les retraitants se
plaignent souvent de douleurs inattendues au niveau du coeur (plexus
cardiaque) qui durent parfois pendant des heures, lors de moments de
repos, ou de détente par exemple. Certains attribuent ces
sensations désagréables à l'emprise
tantrique
elle-même par exemple à "l'activité des
protecteurs courroucés (mahakala)" (sic).
De toute
façon, même les plaisirs issus des pratiques
perdront de
leur intensité en quelques années, disons une
dizaine
tout au plus selon les estimations des plus satisfaites, sans doute
plus tôt percevrez-vous
déjà cette
diminution de l'intérêt de ces pratiques, et vous
laisseront-elles aussi progressivement moins vigoureux.
Le
problème que vous auriez sans doute est que, si vous voulez
alors revenir vers une vie active ou des projets dans le monde, vous
ne disposerez plus de vos ressourcces psychosomatiques les plus
stables qui auront littéralement été
dissipées,
fondues, consumées dans ces quelques années de
moments
de félicités tantriques. De plus vous aurez
tourné
le dos à vos amis, vos connaissances et à votre
milieu
pour embrasser votre vocation spirituelle, et personne ne sera
là
dix ans après pour vous donner la becquée. (Et ce
que
j'ai décrit c'est le meilleur des cas que racontent les
anciens adeptes. Le voyage, toujours selon eux, peut aussi
être
moins fun,
mal tourner, si les choses ne se passent pas comme
vous le voulez).
Il n'y a pas de miracle dans le tantrisme,
même authentique disent les anciens qui en sont revenus :
c'est
"l'auberge espagnole des canaux subtils" (tsa) : vous
consumerez vos propres resssources vitales, et lorsqu'il n'y en aura
plus beaucoup vous serez très calme, un peu ramolli, et sans
beaucoup de ressort pour faire face aux vrais défis de votre
vie.
Vous ne devriez pas fuir pour vous réfugier dans
les paradis artificiels du tantrisme. Car les réveils seront
bien plus difficiles, et vous ne pourrez plus revenir en
arrière.
Et par pitié allez au Népal en touriste,
honnêtement, votre appareil photo en bandoulière,
tel
quel, et ne nous rejouez pas savamment Alexandra David Neel
initiée
en robe rouge !! Vous seriez le seul à vous abuser.
Plutôt
que d'apprendre le Tibétain classique (celui des textes
rituels) qui est surtout une forme écrite et presque une
langue morte (pour érudits, traducteurs et chercheurs), je
vous suggèrerais volontiers si j'osais vous prodiguer ce
conseil, d'utiliser plus utilement votre précieux temps
à
étudier le mandarin qui
vous permettrait de communiquer
avec un milliard trois cents millions d'amis, de travailler, et de
découvrir aisément une autre facette de la
planète.
Vous feriez ainsi comme les Tibétains eux-mêmes :
vous
apprendriez le chinois (et vous pourriez aussi communiquer avec tous
les Tibétains de la région autonome) !
Albator, un ancien camarade m’écrit
[J'ai
reçu récemment ce message d'un ancien
bénévole,
jeune homme avec lequel j'avais alors fait connaissance lors de mon
séjour de recherche en immersion dans un
monastère.
Cela faisait presque dix ans que je n'avais pas eu de ses nouvelles.
J'ai joint ci-dessous son intéressant courrier sur ce fil du
forum parce que son auteur m'en a donné la permission. Les
noms propres ont été changés.]
Courrier
d'Albator :
" Salut, c'est Albator : j'ai partagé
ta chambre au monastère [bouddhiste de tradition
himalayenne]
pendant deux mois en 19...
Je suis heureux de te lire [sur
Internet] : enfin la vérité est dite, pourtant
pourquoi
tout ce chemin ?
Puisqu'il n'y a rien à faire à
forcer, à vouloir, tout est là depuis le
début.
Notre éveil : plus on le cherche, moins on le trouve,
puisque
nous sommes déjà éveillé
à notre
naissance sur terre, car l'éveil c'est la vie qui coule en
nous tous ; la récompense et le bonheur tant
recherché,
c'est de vivre, vivant !
Mais il nous faut nous perdre pour le
comprendre ; le prix peut être très cher, car on
peut
devenir fou à Félicité et la folie
peut être
irréversible : j’ai fait 6 ans de
psychothérapie
avec une femme exceptionnellement lucide pour redevenir vivant, dans
la vie, seul, pour défaire ce qui a
été fait
à
Félicité. Le prix à payer : perte de
mémoire,
avoir la tête dans la lune, souvent perte d'amis, perte de
temps, perte de projet social et personnel, rêve et illusions
etc...
Il serait intéressant de se rencontrer
aujourd'hui ou de converser par email.
J’ai senti la
mort au monastère. Que des gens riches
d'expérience,
mais qui n'entendaient plus rien de la vie que «
l'éveil
» : bourrage de crâne de
méga-connaissances ! Il y
en a pour toute une vie de lecture et de pratique, et pour quoi ?
Rien !
Nous sommes déjà le résultat de
l'éveil. Quelle prétention de vouloir
être plus
que le meilleur qui soit : être soi même !
Voilà
le vrai enseignement, ce qui veut dire que nous sommes responsable de
nos actes passés, présents et futurs. Il n'y a
pas
d'éveil absolu, ultime, [ni] un « identique
»
à
atteindre.
Le bouddhisme donne des outils de travail sur soi,
ouvre l'esprit à des voies différentes,
à des
visions de la vie autres, mais, une fois l'outil utilisé, il
faut le poser à côté de soi, savoir le
regarder,
l’oublier ou le reprendre en pleine conscience, ne pas se
perdre. Qu’il faille apprendre à lâcher
prise sur
plein de choses, rester modeste, humble, être ici et
maintenant
: c'est l'enseignement, le vrai, et l'autre : apprendre à
aimer, en réalité tout cela reste l'enseignement
du
bouddha et du Christ.
Mais la façon qu'il est enseigné
à ce monastère est très dangereuse
pour
l'esprit, car on trompe les gens en leur mentant, et en les laissant
se tromper, délirer, on profite d'eux (argent, dons, travail
gratuit. Des amis ont vendu leur maison pour que leur fils fasse une
retraite. Idéal de vie de la famille : le summum.) Moi, j'ai
failli rester fou après, et pas pendant, car c'est
très
difficile de rester lucide, au bout d'un certain temps sur place.
Je
te tire mon chapeau d'avoir gardé ce recul suffisant pour ne
pas y laisser trop de plumes. J’ai eu des contacts avec S.
(chauffeur de camionnette) et avec le Belge, avec Y. et sa
mère...
Et si nous nous mettions tous au travail
!
Albator"
La confusion dans l'opinion publique occidentale entre "la cause des Tibétains" et celle du clergé lamaïste.
Bien
entendu les jeunes gens issus de l'émigration
tibétaine
sont les premiers à bénéficier d'un
monastère
ou mieux d'une université tibétaine. Vous avez
quand
même raison au moins sur ce point : le dalaï lama a
promu
une image plutôt religieuse du Tibet, comme si tous ses
citoyens étaient sensés adhérer
à la
religion et à se soumettre à la
hiérarchie
informelle de ses clercs.
Je ne connais pas le cursus qui sera
disponible dans une université tibétaine telle
que
celle qui est projetée à Bangalore. Ce serait
sans
doute crucial de savoir si les sujets dispensés
correspondent
bien à une ouverture linguistique, culturelle et
technologique
pour les jeunes Tibétains en exil, et non pas à
une
institution de promotion religieuse qui les garde dans une
dépendance
dévotionnelle vis à vis de l'autorité
spirituelle du dalaï lama.
Il est probable que du côté
des points positifs la préservation de la langue
tibétaine
soit très présente dans le cursus.
Les
mécanisme du don de soi librement consenti dans le processus
d'identification à un groupe.
Les citations du
document de la MIVILUDES sont très intéressantes
à
cet égard, et je suis certain qu'elles inciteront nos
visiteurs à consulter les actes du colloque "l'avocat
face aux dérives sectaires"
disponibles sur Internet en
PDF.
Un usage institutionnel peut être fait du glissement de sens
entre la motivation initiale du disciple et celle qu'il doit
finalement accepter au sein du groupe.
Ces glissements de sens
de : "cause tibétaine" à "institution"
ou de : "pratiquer la méditation" à
"adhérer
à un groupe" sont aussi dans d'autres registres au coeur
des processus idéologiques. Ils sont par exemple
à des
degrés divers bien souvent contenus dans les discours
d'hommes
politiques, qui en font leurs délices pendant les campagnes
électorales.
Le tantrisme une affaire de perceptions et d’initiés
Dans le modèle
tantrique la compassion serait ce choix de visualiser
le
monde, comme soi-même, sous des formes divines
et
adamantines, le choix de voir
les autres comme des bouddhas, des
dakinis, des protecteurs, etc., le monde comme un palais
évanescent
mais parfait, et les sons de la vie comme autant de chapelets de
mantras...
La compassion tantrique ne serait donc pas de faire le
bien, de donner ou de partager, mais de voir
et d'écouter
le monde et les autres autrement
sous une forme plus aboutie,
comme des bouddhas débitant des cycles de mantras dans une
terre pure, ou comme des dakas s'accouplant aux dakinis dans un
palais divin...
Ce choix de méthode permettrait ainsi à
ceux qui peuvent visualiser (parce qu'ils ont reçu la
permission que donne l'initiation tantrique ad hoc par le gourou) de
pratiquer officiellement la compassion, sans rien avoir à
faire, sinon percevoir sous
forme adamantine la
réalité
ordinaire.
Seuls les initiés seraient supposés
réussir ce tour de passe passe tantrique, c'est à
dire
le maître et ses seuls disciples initiés. Seuls,
ils
pourraient "libérer" les apparences du monde en les
voyant "pures". Ce charisme leur permettrait de libérer,
d'éveiller et de combler les êtres sans
rien faire
et surtout sans rien donner !
C'est à dire que la
compassion des tantrikas est une affaire d'initiés.
Ceux
qui ne le sont pas, qui n'ont pas reçu la permission et
l'initiation du gourou doivent prier, supplier de la recevoir, et
donc entrer dans le système tantrique, celui de ses fourches
caudines et de ses codes...
La "compassion" du
tantrisme ne serait donc pas une affaire d'actes mais de perceptions
; et ces perceptions étant réservées
aux
élus
du maître, le mot d'ordre de la compassion reviendrait
à
assujetir tout disciple souhaitant la pratiquer au maître et
à
sa phalange de disciples plus introduits...
La compassion
est alors synonyme chez le yogi tantrika d'assujetissement
au
tantrisme et d'engloutissement dans l'entonnoir progressif de ses
pratiques imaginatives, inspiratives et intuitives sans retour en
arrière possible, et cela sous la houlette exclusive du
bienheureux gourouji !
Que des dérives sectaires
puissent intervenir parfois ici ou là dans ce processus ne
devrait surprendre personne...
Précaution de langage
Je ne suis pas un
critique du bouddhisme "tibétain", même s'il
s'agit surtout ici d'une précaution oratoire.
En effet,
vous l'aurez remarqué, j'utilise le plus souvent les termes
"tantrisme bouddhique", "bouddhisme tantrique"
(ce dernier adjectif est d'ailleurs un néologisme) ou
"bouddhisme de tradition himlalayenne" pour ne pas dénigrer
une population tibétaine qui a souffert au cours de son
dernier siècle d'histoire et dont je soutiens comme vous
tous
la volonté sociale de liberté et d'autonomie.
Dans
ce bouddhisme lamaïste pratiqué en Occident, disons
le de
nouveau, il y a très peu de "Tibétains" ! Et
puis ce bouddhisme n'existe pas qu'au Tibet, mais aussi au
Népal,
au Sikkhim, au Bhoutan, au Cachemire, en Inde, depuis 50 ans parmi la
diaspora d'origine himalayenne, et aussi depuis 30 ans parmi les
populations occidentales de souche.
Parfois, pour ne pas dire
souvent, aucun ressortissant d'origine himalayenne ne réside
en permanence aujourd'hui dans ces nombreux "centres du dharma"
qui ont essaimé en Occident. On ne peut donc pas parler de
manière lapidaire de "bouddhisme tibétain".
J'ai
eu la chance formidable d'étudier 9 années
auprès
d'un vieux rinpoché tibétain (khampa)
à la
réputation impeccable d'intégrité,
dont j'ai
été
secrétaire éditorial pour ses deux tout derniers
livres
à la fin de sa vie (il est
décédé fin
1997 à l'âge de 80 ans). Le vieux moine m'a
laissé
une excellente impression, et un souvenir inoubliable. Mais justement
quand on a goûté au vrai, quand on a
touché du
doigt l'authentique, on devient plus difficile ("choosy"),
et c'est en effet ce qui me permet de disposer de critères
d'appréciation et d'établir des comparaisons,
bien
malgré moi, et qui me paraissent en effet parfois bien
cruelles.
Sur le fond, nous ne faisons sur ce site que nous
associer à un mouvement plus vaste issu d'ailleurs aussi des
autres traditions bouddhistes, où s'exprime une certaine
lassitude face aux récents et nombreux scandales qui ont
nuit
à la bonne réputation du lamaïsme, et
surtout qui
ont affecté tout le bouddhisme par effet de halo et
d'amalgame. Les colonnes du portail bouddhismes.info se sont faites
en effet l'écho (voir à la rubrique Liens Utiles)
de
ces déceptions.
Les autres traditions ont été
moins éclaboussées récemment,
à
l'exception peut-être du Zen, avec un
côté
moins reluisant de la célèbre école
Soto et
quelques dérives dans sa principale branche associative en
Europe.
Quant au Theravada, ou au Mahayana Vietnamien,
généralement discrets et sans
prosélytisme, bien
enracinés à des communautés d'origine
asiatique
bienveillantes et parfaitement intégrées,
notamment en
France, aucun scandale à déplorer en Europe dont
nous
aurions eu connaissance : bravo et continuez !
En revanche ces
traditions Theravada font souvent l'objet d'articles navrés
dans les rubriques faits-divers en Asie du Sud-Est. Depuis une
dizaine d'années, avec une presse plus libre, les
populations
découvrent quotidiennement ou presque les tentations
des
clergés monastiques au Cambodge ou en Thaïlande,
par
exemples, lorsque des moines se font attraper la main dans le sac. Le
cas est flagrant en Thaïlande où la justice impose
à
la police de filmer les scènes de flags (arrestations en
flagrant délit) avec un camescope numérique. Ces
images
sont parfois diffusées pour l'exemple à la
télévision
nationale. Et plus personne ne peut ainsi avoir d'illusions quant
à
la vertu de bonzes costumés et perruqués,
cachés
derrière de grosses lunettes noire contant fleurette
à
des hôtesses, devant des verres de whisky, sur fond de
karaoke,
dans ces bordels qui ont fleuri à Bangkok. Parfois aussi
c'est
ainsi un célèbre moine supérieur de
temple qui
est ainsi contrôlé sortant d'un rendez-vous galant
et
nocturne avec deux tendres partenaires, costumé
en colonel
au volant de sa grosse Mercedes,
et bien entendu perruqué
pour l'occasion. (En France la protection de la vie privée
rendrait impossible ce type de surveillance policière, et
c'est sans doute tant mieux).
Extrait du livre
publié
sur le Web : "gouttes
de rosée au jardins du lotus"
pour illustrer et préciser le paragraphe
précédent
:
"Un
parfum de scandale
Les
scandales qui émaillent la presse d’information
désolent
chaque semaine les Asiatiques. Une maison de tolérance est
découverte dans une pagode cambodgienne...
Deux jeunes
gens qui passent des pilules de méta-amphétamines
sont
attrapés par la police frontalière en
Thaïlande.
Les officiers leur demandent pour quel trafiquant ils travaillent, et
obtiennent cette réponse polie d’une des deux
personnes
interpellées : « En fait, Monsieur, nous sommes
tous les
deux des moines. »
Toujours en Thaïlande, un bonze
se fait photographier devant les soixante luxueuses automobiles de
collection qu’il a acquises principalement avec
l’argent
des offrandes de ses fidèles.
Bientôt c’est
T.W., l’abbé bien connu d’un
monastère ,
qui va bientôt défrayer la chronique et faire la
une de
la presse. Mais ce soir du 23 octobre 2000 il ne le sait pas encore.
Au volant de sa Mercedes, il surgit au cœur de la nuit, une
perruque sur son crâne rasé, un
éblouissant
uniforme de colonel du commandement spécial de guerre
passé
sur sa robe orangée de moine. À son revers il
arbore
les insignes distinctifs de l’armée,
l’ensemble
étant bien entendu une mascarade destinée
à
dissimuler son statut de bonze aux regards. Il se rend à une
maison où deux femmes arrivent en taxi. Ils y passent
ensemble
toute la nuit. Le lendemain matin nos trois tourtereaux ont sans
doute besoin de picorer, et se rendent au restaurant. La nuit
suivante le scénario, avec le même rendez-vous
discret,
se répète.
Ce que notre moine ne sait pas, c’est
qu’il est surveillé, qu’une
caméra
cachée
filme ses déplacements, et que la police va
l’interpeller
à la sortie de son nid. Les policiers le font sortir de sa
luxueuse berline, lui ôtent sa perruque et ouvrent
l’uniforme
vert du colonel révélant dessous les robes safran
du
bonze, tandis que la scène est filmée en
vidéo.
Aux policiers qui lui demandent la raison de cet accoutrement, il
répond que cela le rend heureux de s’habiller
comme un
officier, et qu’il le fait en hommage à
l’esprit
d’un ancien roi connu pour sa bravoure. Les images sont
diffusées à la télévision
thaïe, et
provoquent une émotion mi-amusée
mi-scandalisée
dans l’opinion publique. Les fidèles du
monastère
de cet abbé frivole se rendent compte que leurs donations
sont
bien mal utilisées. Cet homme de quarante-trois ans a
reçu
de très importantes offrandes, tant de personnages
importants
de la société thaïe que
d’anonymes. Et
depuis qu’il est abbé, soit depuis
bientôt une
dizaine d’années, il s’est sans doute
grandement
enrichi.
Le 26 octobre, après la diffusion
télévisée
de la vidéo, cinq cents familles refusent de verser leur
obole
à son monastère, réduisant par leur
boycott les
moines sans ressources à la portion congrue.
Une
perquisition dans la résidence de Son Excellence T.W.,
permet
d’y découvrir des images pornographiques, de la
lingerie
fine, des bouteilles vides d’alcool, mais aussi, signe que
notre bonze est prudent et avisé... des
préservatifs.
L’affaire fait donc grand bruit.
Dans les articles de
presse, le joyeux Supérieur est
présenté de
manière imagée par ses concitoyens comme
l’un des
moines du « Chivas Regal Gang », expression assez
illustratrice du goût de certains bonzes
d’aujourd’hui
pour les alcools forts, et en particulier le whisky.
Car cette
affaire n’est que l’une parmi d’autres
qui
éclatent
ainsi dans ce pays et ternissent le prestige de la robe du bouddha.
Aujourd’hui, il n’est de semaine sans
dépêche
de presse pour jeter une lumière crue sur la vieille
tradition
officielle de l’abstinence.
Juste avant que cette
affaire n’éclate, un autre supérieur de
monastère
s’échappe de justesse d’un bar de nuit,
lors
d’une
descente de police, laissant précipitamment
vêtements
laïcs, postiche capillaire et lunettes de soleil dans les
toilettes avant de filer en voiture. Mais ce qu’il ignore
encore, à l’instant de sa fuite, c’est
qu’il
a été, lui aussi, filmé à
son insu en
caméra cachée pendant toute sa soirée
au
karaoké, alors qu’il descendait, ainsi
costumé,
des alcools forts et qu’il poussait la chansonnette avec les
filles. Exposé désormais au regard public, il
rend ses
vœux et démissionne ainsi de l’ordre
monastique.
Les hôtesses expliqueront d’ailleurs aux
enquêteurs
qu’elles avaient deviné de suite que leur
habitué
était un moine, en dépit de sa perruque, en
notant ses
sourcils rasés, puisque c’est l’usage en
Thaïlande
pour tous les religieux ayant fait vœu de renoncement, si
cette
expression a encore un sens.
À Bangkok, on lit dans le
journal quotidien ce qui était encore tabou social et moral,
il y a vingt ans à peine. De plus, les bonzes
parés de
bijoux en or, de lunettes de soleil coûteuses, arborant un
téléphone portable dernier modèle, et
portant
aux pieds des sandales griffées de marque,
désolent
quotidiennement leurs compatriotes.
Mais cela va plus loin, et il
faut que les mentalités asiatiques aient changé
ces
dernières années pour que ces faits parviennent
jusqu’à
nous.
Jusqu’à présent on osait rarement
se plaindre en Asie des autorités religieuses, ce qui
pouvait
faire croire aux Occidentaux que le bouddhisme était plus
vertueux que le christianisme. En réalité
c’était
l’attitude des populations qui était probablement
différente, distinguant les Européens prompts
à
déterrer les scandales de quelques prêtres
catholiques
présumés pédophiles et les Asiatiques
soucieux
d’une certaine discrétion vis-à-vis de
leurs
bonzes. Mais les temps ont changé.
Ainsi l’été
2000, vingt-quatre enfants, âgés de six
à
quatorze ans déposent successivement auprès de la
police du district de Taipeh (Taiwan). Ils rapportent qu’ils
auraient été victimes d’abus sexuels.
Ces enfants
ont plusieurs points communs : ils sont tous jeunes moines
bouddhistes. Leurs parents les ont dédiés
à la
voie monastique. Et ils résident dans le même
monastère
à Hsichih, qui compte trente-deux jeunes bonzes en tout. Ils
ont un autre point commun : l’auteur
présumé des
sévices, celui qu’ils ont
désigné, serait
leur supérieur, l’abbé du
monastère, moine
lui aussi, un certain C.H. Ce dernier prétend avoir
chastement
« serré dans ses bras, embrassé et
baigné
» ces jeunes bonzes. Mais il nie les faits qui lui sont
reprochés, c’est-à-dire
d’avoir abusé
des trois-quarts des élèves du
monastère. Les
parents ont été invités à
reprendre
à
la maison leurs fils, et nul doute que tous, parents et enfants, sont
bien déçus.
Bouddhisme silencieux et bouddhisme disert
En Asie, que ce soit du
Sud ou de l'Est, j'ai remarqué d'ailleurs que les moines et
les laïcs qui pratiquent le bouddhisme sont beaucoup moins
diserts, plus économes de sermons et de conseils spirituels
en
tous genres. Souvent, il faut les solliciter pour obtenir une
réponse, qui s'avère alors concise, sinon
lapidaire. En
bref, une certaine modestie, une retenue, peut-être
liée
à certaine qualité de la culture,
prévaut
encore...
C'est aussi comme si le silence comptait plus que les
mots, ce qui était aussi la marque de fabrique du vieux lama
tibétain, le Très Précieux" dont j'ai
raconté ailleurs la rencontre. Son silence après
une
brève explication, son attitude, voire sa gestuelle
communiquaient avec ses quelques mots bien choisis une signification
qu'il fallait percevoir, à laquelle il fallait parfois
même
revenir pour mieux la comprendre...
Il ne jouait pas vraiment aux
devinettes avec ses conseils énigmatiques, mais il
encourageait ainsi chacun à élaborer sa propre
compréhension, à se l'approprier. Il semblait
aussi
éviter les jugements à l'emporte-pièce
et
faisait aussi toujours au cas par cas...
Au fond j'ai eu la
chance de rencontrer avec le Très précieux, et
aussi en
Asie ce bouddhisme naturel, culturel et vivant qui était en
accord avec les personnes qui nous le communiquaient,
généralement
de personne à personne, souvent dans le cadre d'une relation
préservée, unique, amicale et de confiance.
En
Europe nous avons fait au bouddhisme ce que nous avons fait
à
la nourriture : un MacDo spirituel, où tout est
déjà
cuit et emballé pour le disciple, à condition
qu'il ait
payé sa carte d'adhésion, et le
supplément
visite du temple, et le supplément initiations. Cette
idée
d'une spiritualité uniformisée,
standardisée, et
payante, ce MacDrive de l'éveil est
précisément
ce qui me donne cette légère sensation de
découragement.
A quoi bon me dis-je, à quoi bon même
signaler aux candides qui viennent au guichet prendre leur
GiantBurger que ce n'est pas là la nourriture spirituelle
authentique que j'ai entraperçue ici et là au
contact
du vrai. Je ne veux pas diminuer leur plaisir, ni passer pour un
grincheux, ni gêner personne. Mais c'est vrai que dans ces
conditions je ne vois pas d'embellie, ni de réveil de
l'éveil
en Occident.
Il me reste des souvenirs, comme ce
monastère-école d'orphelins, tous des moines,
suspendu
sur des pilotis non loin du fleuve Irawadi en Birmanie (près
de Pagan, nous nous y étions rendus en barque par le
fleuve).
Le monastère sur pilotis était si
délabré
que le poids des visiteurs menaçait de faire s'effondrer le
plancher de planches disjointes où l'on voyait le jour et
l'on
devait éviter de passer à travers. Les
moinillons,
légers et menus, glissaient et couraient avec
habileté
sur ces vieilles planches qui leur tenaient lieu de sol. Lorsque nous
sortîmes de ce lieu
déshérité et que nous
redescendîmes l'escalier de pierres, tous ces novices se
regroupèrent dehors, à l'étage sur le
pas de la
porte du monastère, et nous regardèrent partir
pour
reprendre notre barque, et ils nous regardaient silencieusement, avec
cette gravité propre parfois aux enfants, et si
particulière
aux bonzes theravada. Il me sembla en cet instant précis que
l'un ou l'autre d'entre eux nous disait "emmenez-moi d'ici,
sortez-moi de cette pauvreté", tandis que
déjà
notre frêle embarcation s'apprêtait à
larguer les
amarres.
Quid du Zen
Le
Zen (en particulier issu du Zen Soto japonais) avait bien pris racine
dans les années 70 et 80, mais il semble que la croissance
du
bouddhisme de tradition tibétaine ait
été plus
forte et plus affirmative depuis avec, peut-être, "l'effet
dalaï-lama".
Pour le Zen le mot est devenu un
vocable de la vite quotidienne, synonyme de déco, de
diététique, de repos. Mais il me semble que
tandis que
le Zen devenait l'otage des magasins Nature
&
Découvertes
et le faire-valoir des
catalogues d'ameublement, il perdait
simultanément de sa vigueur comme pratique de
méditation
au profit du bouddhisme de tradition himalayenne, présent
dans
des centres sans doute plus nombreux et disposant d'un encadrement
permanent.
Quant aux Zen "institutionnels", je ne suis
pas vraiement qualifié pour en parler. A ce qu'on en entend
dire il y a eu, semble-t-il, surtout quelques histoires de personnes
dans le Zen "officiel", cela a commencé après
le décès de Taisen Deshimaru, lorsque ses
héritiers
spirituels putatifs se sont en quelque sorte chamaillés pour
être habilités à poursuivre la
tradition du
défunt maître.
Des personnalités ont pu ici ou
là aussi se disputer plus récemment dans le cadre
de la
vie de centres, assez occasionnellement, rendant moins paisible
dit-on parfois, l'atmosphère de certains de ces groupes.
En
particulier des éléments de valeur ont pu
être
exclus qui ont pris la parole ensuite sur des sites Web assez
percutants pour dénoncer certains dérapages en
terme de
pouvoir. Mais ne connaissant pas de première main ces
récits
je ne peux, ni affirmer ni infirmer ce que l'on lit ici ou
là
sur le net.
Zen at War
Je suis allé
voir les liens sur le livre évènement Zen at War,
il
s'agit d'un très intéressant ouvrage sur les
dérives
nationalistes du zen japonais, un livre d'histoire, semble-t-il,
publié en 1997 et traduit en français. Voici un
premier
lien que je mettrai aussi en RESSOURCES
:
http://www.zen-occidental.net/nishijima/gudo3.html
Voici
un bref extrait de cet article ci-dessus au titre d'illustration pour
l'exemple :
"Si
on vous ordonne de
marcher : une, deux, une, deux! ou de tirer : bang, bang! C'est
là
la manifestation de la plus haute sagesse de l'éveil.
L'unité
du Zen et de la guerre […] se propage jusqu'aux confins de
la
guerre sainte qui est maintenant en cours." (Harada Daiun
Sogaku, 1939)
"Les guerriers qui sacrifient leur vie pour
l'empereur ne mourront pas. Il vivront éternellement. En
vérité, on devrait les appeler des dieux et des
bouddhas pour qui il n'y a ni vie ni mort. Là où
il y a
loyauté absolue, il n'y a ni vie ni mort."
(Lieutenant-Colonel Sugimoto Goro)
"Depuis l'ère
Meiji, notre école [Sôtô] a
coopéré
à la conduite de la guerre." (Déclaration de
Repentance de l'école Sôtô, 1992)
La
publication du livre de Brian Victoria, Zen at War (New-York,
Weatherhill, 1997), publié en français sous le
titre Le
Zen en guerre 1868-1945 (Paris, Le Seuil, 2001),
révélant
la collusion des églises bouddhiques avec l'appareil
militariste et nationaliste japonais depuis l'ère Meiji
jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale a
suscité
de nombreuses réactions dans les milieux bouddhistes
occidentaux."
La parole d’anciens disciples du Zen se libère
Je viens de
télécharger
un des textes - de mars 1999 – de Ralf Halmann. En 14 pages
denses et bien construites son auteur, Ralf Halfmann, analyse le
fonctionnement d'une des plus vastes écoles du Zen en Europe
(issue d'ailleurs de l'école Soto japonaise), c'est un
constat
accablant, et qui semble bien fondé, sur une analyse sociale
qui paraît avoir été correctement
menée.
Voici un bref extrait de ce document exceptionnel, Le
Zen à
l’Ouest :
" Le
point de
rupture est survenu lorsque j’ai accidentellement lu le livre
"Zen at War" de B. Victoria et découvert que
plusieurs des maîtres hautement admirés de notre
lignage
Zen étaient apparemment des meurtriers et des bellicistes.
Le
maître à qui j’ai
présenté ce livre
a tenté de minimiser la chose avec des arguments ridicules,
en
me mentant à moi et à d’autres. A
partir de cette
expérience plutôt dégrisante,
j’ai
commencé
à faire ma propre enquête et à ne plus
me fier
à
ce que disaient les autres. Et plus j’ai cherché,
et
plus j’en ai trouvé. Par exemple, j’ai
découvert
que beaucoup de choses qui nous avaient été dites
étaient soit simplement fausses, soit basées sur
des
croyances très douteuses. Je me suis tout soudain rendu
compte
de combien je m’étais
éloigné de ce que
j’avais voulu faire à l’origine avec le
Zen. Je ne
voulais pas adopter une idéologie, en fait. Je ne voulais
pas
devenir plus rigide au lieu de plus ouvert. Je ne voulais pas
sacrifier tout mon temps libre, ma vie privée, mes amis, mon
travail, mon argent, pour l’amour de Zazen. Et je ne voulais
pas non plus devenir un "gourou" moi-même. Ce
n’était
pas ce que j’étais venu chercher. En me rendant
compte
de l’étendue de la fausse identité qui
avait
été
construite, j’ai décidé de partir.
Après
quoi, j’ai ressenti un énorme et durable
soulagement.
"
Je comprends mieux pourquoi cette lecture
pourrait aussi remettre en cause notre perception de Kodo Sawaki, le
célèbre maître japonais du Zen, voici
sous la
forme d'un bref extrait ce que Ralf Halfmann en dit, toujours dans le
même document :
" La
récente
publication du livre de Brian Victoria "Zen at War" a
fourni des données historiques qui requièrent une
réévaluation de Kôdô Sawaki,
un homme qui
avait été jusque là l’objet
de louanges en
tant que Maître Zen "éveillé", au Japon
et à l’étranger, mais qui
était
apparemment un atroce va-t-en guerre bouddhiste. Il se vantait
ouvertement du nombre de gens qu’il avait tués
pendant
la guerre russo-japonaise (1905) et incitait ses étudiants
bouddhistes à se sacrifier sur le champ de bataille pendant
la
Seconde Guerre Mondiale. Il prétendait, par exemple, que
jeter
une bombe était équivalent du précepte
de ne pas
tuer. "
Je conseille vivement de lire
l'intégralité de cet article, qui analyse
méthodiquement mais de manière concise un
système
de contrôle social, en des termes qui m'ont
évoqué
ma propre découverte d'une autre "tradition"
bouddhiste reconstituée en Europe :
"La
pratique du Zen dans le cadre de l’AZI est bien plus
qu’une
simple pratique de la méditation assise. La
méditation
qui y est offerte est chargée et sertie d’un
système
idéologique et autoritaire complexe qui est insidieusement
implanté dans les participants tout en
l’étiquettant
"vrai Dharma". Je ne veux pas critiquer le Zen ou le
Bouddhisme en général, mais je pense que les
problèmes
que j’ai tenté de décrire pourraient
tout aussi
bien concerner d’autres groupes de Zen en Occident. Selon
moi,
la méditation est une bonne chose et je la recommande
fortement. Les problèmes surgissent lorsqu’une
idéologie
ou un système de croyance y est ajouté en
utilisant des
méthodes de contrôle mental et sans que
ça soit
clair dès le départ. "
Le rapport
critique de Ralf Halfmann est téléchargeable dans
le
format Word 97 en cliquant sur le lien disponible sur cette page
d'accueil du site : rap_azi_fr.doc
(224 kB)
La
plupart des autres documents indiqués sur cette page
d'accueil
ne sont plus disponibles hélas et renvoient à des
écrans publicitaires. J'encourage donc chacun à
lire le
rapport Halfmann (et à le télécharger
sur votre
disque dur) au cas où il disparaitraît un jour du
web.
Car les écrits les plus intéressants et les plus
polémiques sur les écoles bouddhistes
disparaissent
parfois du web après quelques années, comme par
exemple
le livre sur la guerre des karmapas : Rogues in Robes aujourd'hui
introuvable en ligne.
Ces quelques mots extraits du papier de
Ralf Halfmann pour conclure :
" La
structure de fonctionnement interne [...] telle que décrite
ci-dessus, peut être donnée en exemple
d’une
société totalitaire en miniature. [... ]Ce
qu’elle
offre n’est donc absolument pas quelque chose de nouveau et
n’est pas un modèle d’ordre social qui
puisse
résoudre les problèmes du monde.
[...] Et je ne
veux pas non plus suggérer que les personnes qui sont
activement impliquées dans l’organisation seraient
malveillantes, au sens de ce qu’elles seraient au courant de
ce
qui se passe vraiment. Je crois que même la plupart des
dirigeants jouent inconsciemment leur part dans le système
en
continuant simplement de faire aux autres ce qui leur a
été
fait auparavant. [...]
J’ai parlé à d’autres
ex-membres, et leurs expériences sont similaires
à la
mienne. Ensuite, le point crucial qui m’a finalement permis
de
m’en aller a été un libre
accès et un
libre débit d’information en provenance de tiers.
Je
crois que les techniques de contrôle mental [...] tiennent et
s’écroulent avec la possibilité de
contrôler
l’information. "
Je pense que ce phénomène d'anciens disciples qui en sont venus à "règler leurs comptes" de manière polie et littéraire est peut-être (souvent) tout simplement l'indice qu'ils se sont sentis dépossédés de quelque chose de très personnel, ou blessés intimement au cours de l'expérience organisationnelle ou initiatique. C'est peut-être un peu comme ces victimes qui demandent à la justice réparation pour un tort qui leur a été fait par un tiers et qui attendent des années pour cela. Il me semble que derrière les émotions négatives ou les critiques systématiques, il peut y avoir un sentiment juste de réparation qui s'exprime, parfois comme il le peut. La pression des groupes est intense, ils bénéficient parfois de l'aide bénévole d'avocat ou de conseil juridique, et ces personnes seules qui osent témoigner contre ces structures puissamment fédérées par la hiérarchie et le message doivent véritablement remonter le courant. J'ai donc tendance à lire avec attention et sympathie ce genre de témoignages où les intéressés n'ont rien à gagner en se mettant à dos tous leurs anciens condisciples, et où seule une flamme brûle parfois, celle vitale, de pouvoir crier sa vérité. Qu'ils aient déployé pour certains une grande énergie, en créant seuls sites web et autres blogs, pour aller au delà du cri et énoncer attentivement leurs critiques, les signale alors comme des témoins privilégiés.
Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright 28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.