Le bouddhisme peut-il se révéler addictif
& créer de nouvelles dépendances ?

Tandis que le bouddhisme occidental semble parfois être tenté par (et hélas parfois combiner) la facilité de la standardisation ("bouddhisme Mac Do" ou "MacDharma", uniformisé, prêt à consommer) et les quasi-tentations de néo-fondamentalisme (avec des bouddhismes sans grand enracinement, reconstitués sous des formes très hiérarchisées, et peut-être simplifiées), on découvre en lisant les messages des forums que jamais l'attrait d'un bouddhisme naturel, culturel et vivant n' a été aussi palpable.
Après que soient retombées un peu la mode du Zen, puis celle du bouddhisme tibétain, frémirait le désir d'une pratique individualisée, vraie et si possible ressourcée, par exemple (idéalement) dans la rencontre personnelle de ces rares moines vivant encore la vérité de leur message en forêt en Asie (beaucoup de maîtres de méditation vont aujourd'hui en avion d'une capitale à l'autre et ne vivent plus tout à fait le coeur de leur message, ayant une vie moderne différente de leur enseignement traditionnel).
Si ce "nouveau véhicule des anciens" parvient à éviter la commercialisation comme le conservatisme idéologique, il semble qu'il puisse intéresser ces Occidentaux en quête d'un chemin personnel, autonome, sans passage obligé par des centres du dharma, sans nécessiter bibelots ni colifichets vendus par les boutiques spécialisés, sans effets spéciaux ni business model. Ce grand retour en faveur du Theravada authentique et individuel est très perceptible sur nos fils de discussion. Mais comme l'écrit un de nos participants : "rencontrer de l'authentique est rare et difficile". Alors quid de l'avenir ? Vos interventions sont bienvenues sur le forum pour en savoir davantage.
Voici ce que dit le célèbre "sutra aux Kalamas" attribué au bouddha qui fonde la philosophie du "libre discernement" prônée par le bouddhisme des anciens (traduction du canon des textes en langue pali, conservé à Sri lanka) :
" Ne vous fiez pas à ce qui a été acquis par une écoute répétée, ni à la tradition, ni à la rumeur, ni à ce qui est contenu dans les écritures, ni à l’injonction faite, ni à un axiome, ni à un raisonnement spécieux, ni au biais lié à une notion qui a fait l’objet d’une réflexion, ni à la capacité apparente d’un autre, ni à la considération suivante : « le moine est notre enseignant ».
Quand vous savez [par] vous-mêmes [par expérience] : « ces choses sont bonnes, ces choses ne sont pas blâmables, ces choses sont louées par les sages, entreprises et appliquées ces choses amènent bien et bonheur », [alors] entrez et établissez-vous en elles.
La discipline de l’être noble qui est de cette manière dénuée d’avidité, d’hostilité, sans confusion, avec une compréhension claire et vigilante s’établit ainsi [dans l’immensité de ces quatre états d’attention] : De son cœur rayonnent l’amitié, la compassion, la joie, l’équanimité vers une des quatre directions de l’espace. [...] Il s’établit ainsi, diffusant la pensée exaltée qui est libre de haine, en faveur de l’existence partout, dans tout l’univers, de tous les êtres vivants. "
(Le bouddha a rompu ici avec les traditions dévotionnelles antérieures : c’est la charte du libre discernement ou Kalama sutra, in Anguttara Nikaya, Tika Nipata, Mahavagga, 65.)
Le présent portail d'auto-fiction évoque les voix fortes et singulières qui se sont élevées depuis la fin des années 1990, et d'abord dans le monde anglo-saxon, pour comprendre le bouddhisme occidental et en analyser les premiers bilans, et donc inévitablement certaines dérives.
Des liens utiles ("liens bouddhisme" dans le menu en haut de page) proposent à partir du présent site d'accéder aux analyses, aux pages web ou aux livres de celles et ceux qui, avec courage, ont littéralement remonté le courant d'une mode en en décryptant certaines des pratiques sociales.
Parmi eux, on trouvera June Campbell (traductrice de Kalou rinpoché qui raconte dans un livre profond et sensible, Sky Dancers - Feminist Views of Tantric Buddhism, qu'elle a longtemps été la partenaire malgré elle de la vie très secrète du célèbre moine), James et Tara Carreon (témoins sans illusions de l'introduction du tantrisme bouddhique aux USA), Ralf Halfmann (qui après 9 années aux coeur du plus grand réseau Zen européen en a progressivement décodé "l'emprise organisationnelle" éventuelle), Christian Pose (qui à l'issue de trois années de voyages comme moine errant en Inde a pu esquisser une critique sociale du lamaïsme, élaborée de l'intérieur, avec son site "ni bonze ni laîc"), Victor & Victoria Trimondi (qui ont invité le dalai lama en Allemagne, puis ont attentivement esquissé les ombres d'un système et présenté quelques fréquentations "controversées" du Pric Nobel de la Paix dans leur étude de 800 pages "the shadow of the dalai lama"), Brian Victoria (qui a ébranlé la communauté Zen internationale en révélant en 1999 dans son livre choc "Zen at War" le passé "belliciste" et les compromissions avec le pouvoir de l'époque de la célèbre école Soto Zen au Japon au cours de la deuxième guerre mondiale)...
Addiction
or not addiction ?
La
question qui vient alors est la suivante : le fond
lui-même
de cette pratique peut-il parfois constituer une autre
dépendance
plus profonde (sans généraliser) ? Cette
recherche
complexe de sagesse, vacuité, compassion,
félicité,
par la méditation et les pratiques rituelles est-elle alors
devenue addictive ?
Est-elle addictive telle quelle ? Ou est-elle
addictive dans le contexte d'une crispation et d'une recomposition
communautaires, dont on découvre aujourd'hui qu'elles
touchent
aussi divers nouveaux mouvements religieux, dont certains se trouvent
être "bouddhistes" (épinglés dans le
rapport parlementaire Vivien-Guyard de 1995 par exemple)
après
la disparition d'une ancienne génération
d'enseignants
asiatiques authentiques ?
Une
thèse est souvent soutenue
par les mouvements de la
laïcité qui reprochent aux religions
d'être un
opium du peuple,
de les assujetir avec de belles paroles
d'espérance, des fumées d'encens et de beaux
chants. En
étant devenu une religion le bouddhisme-t-il pris lui aussi
ce
travers (si tant est que ce soit un travers) d'autres
églises
?
Une autre facette
existe aussi à cette
question : celle de la dilution
et de l'adaptation, avec
l'idée qu'en diluant le message authentique dans des formes
rituelles ou sacerdotales on a diminué le
caractère
libérateur du bouddhisme (s'il existe) et
augmenté les
facteurs de dépendance religieuse.
Si
le bouddhisme est
la quête infinie du sens et de soi, et
s'il n'en diffère pas, en quoi est-il légitime en
tant
que doctrine et qu'institutions particulières ?
Si
l'air que je respire est là partout - et disponible - autour
de moi, pourquoi devrais-je aller l'acheter en bouteilles à
un
"marchand d'air" qui m'en vante les qualités ?
Si
le sable est disponible dans le lit de rivières qui coulent
pour tout le monde et que je peux m'en procurer librement et
abondamment, pourquoi devrais-je alors m'en remettre à un
marchand de sable ?
Si chacun qui connaît la musique
peut inventer ses airs, les jouer pour soi et pour d'autres en quoi
le marchand de chansons est-il indispensable ?
En d'autres
termes: certaines entreprises culturelles qui se réclament
du
bouddhisme n'ont-elles pas tendance alors à nous vendre ce
que
nous détenons en nous déjà, nous
laissant croire
qu'elles sont des institutions indispensables, comme le feraient les
marchands d'air, de sable, ou de chansons ?...
Où
sont passés les enseignants authentiques ?
Par
exemple dans le lamaïsme, les Dilgo Khyentse, les Dudjom, les
Kalou, les Guendune ne sont plus là. Avec eux c'est une
génération d'hommes discrets, humbles et stables
qui
s'en est allée.
Ils vivaient au contact personnel de leurs
disciples et n'accordaient pas une trop grande importance à
leur plan média !
Aujourd'hui les "réincarnations"
qui les remplacent vont en avion d'un continent à l'autre,
allant d'une centre communautaire à un chapiteau,
résidant
parfois dans des hôtels 5 étoiles luxe en lieu et
place
d'ermitage (comme le dalaï lama dans sa suite dupleix
à
l'hôtel Crillon, lors de sa récente venue
à
Paris).
Simultanément les avocats, les huissiers et les
affaires ont pris le relai... ici ou là.
Pour le
disciple le changement est de taille : en l'absence d'un enseignant
stable, présent et surtout indiscutable,
des
communautés se sont repliées sur les rites,
l'adhésion
au discours, et des figures d'autorité peut-être
moins
désintéressées du pouvoir (car elles
n'ont pas
le charisme des enseignants de l'ancienne
génération).
Le fait que l'enseignement antique reste direct, de personne à personne, que le recours à l'écrit soit somme toute accessoire et illustratif, et non pas central, et qu'aucun échelon intermédiaire ne s'immisce ici entre le moine instructeur et l'étudiant sont sans doute des signes d'une tradition encore vitale et authentique lorsqu’il existent. Cette intimité entre celui qui instruit et celui qui apprend a été bien souvent altérée dans les centres du dharma occidentaux. S'il existe un instructeur principal et qualifié, il est rare qu'il puisse s'occuper de chaque élève individuellement et attentivement. Le plus souvent offert à la tentation d'augmenter le nombre de ses disciples (qui permet ainsi aussi de "multiplier les pains", en quelque sorte, c'est à dire de recevoir des offandes et des donations plus nombreuses !) l'instructeur ne peut plus s'occuper correctement de chaque personne en particulier. D'où le recours aux échelons intermédiaires qui répètent la lettre sans comprendre toujours l'esprit, et aux écrits qui figent les pratiques en quelque commode livre fade de recettes. Dans le gigantisme des centres du dharma européens, comptant parfois plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de disciples présents simultanément, se trouve sans doute ainsi la cause directe de l'affadissement de l'enseignement, la perte de son contenu, de son sens.
Les
boutiques du dharma ont fleuri.
Quand les ventes de souvenirs en
stuc doré ne suffisent pas à
équilibrer les
comptes, on fait même appel dans certaines
communautés
à
l'héritage des vivants, encourageant les adeptes
à
léguer de leur vivant leurs biens à ces nouvelles
institutions culturelles.
Il est donc pensable que la
dépendance du disciple soit parfois
encouragée,
cultivée puisque ce dernier est une ressource
économique
(par son travail bénévole, ses biens, ses
donations,
voire ses legs) qui doit être maintenue disponible, du moins
tant que le disciple dispose de moyens matériels ou humains
d'aider sa communauté.
Il y a donc là des
raisons tangibles à promouvoir ici ou là (sans
généraliser) discètement la
dépendance
religieuse des disciples. Quelque organisation "pragmatique"
(je ne généralise toujours pas) a tout
intérêt
à l'entretenir, quitte à recomposer le groupe et
à
réinterpréter le discours de sagesse et ses
canons.
Parfois il suffit de quelques glissements de sens et le tour sera
joué.
Le folklore, les bibelots, les moulins à
prières électriques qui tournent tout seuls sont
aussi,
hélas, les signes que le contenu de l'enseignement
à
été réduit, faute d'un
véritable
dépositaire de sa pratique : un vieil enseignant, humble et
capable, disparu depuis longtemps, et dont seul le souvenir continue
d'exister.
Propensions, replis, crispations ?
Parmi
ces nouveaux mouvements religieux bouddhistes occidentalisés
certains ont-ils aujourd'hui des propensions
sectaires ? Une
notion relative mais qu'il faut aussi évoquer.
Le
rapport
parlementaire sur les sectes de
95 en avait épinglé quelques-uns (une
poignée).
Ce document est toujours en ligne sur le Net. Il peut être
consulté aisément et
téléchargé
également en PDF pour être consulté
hors
connexion [1180k]. Ce rapport souvent cité et qui a fait
date
n'était peut-être pas assez outillé ni
spécifique. Il s'était contenté de
reprendre les
observations des forces de l'ordre, souvent suite à des
plaintes, rapports repris et complétés par les
services
les Renseignements Généraux.
Une secte pratique
la manipulation mentale,
utilise l'état de sujétion
physique ou psychologique des
disciples, abuse de leur état
d'ignorance ou de faiblesse. On
voit que ce type d'accusation est
grave, et c'est pour cela qu'en général on
réserve
cette étiquette infâmante aux
communautés qui ont
eu des problèmes avec la justice et pour lesquelles un
verdict
a été rendu.
La loi About-Picard de 2001 qui
prévoit des peines pour l'abus de faiblesse ou d'ignorance
sur
des personnes en état de vulnérabilité
devrait
permettre d'y voir plus clair à l'avenir, en voici le
nouveau
texte extrait du code pénal :
CODE
PENAL (Partie Législative)
Section 6 bis : De l'abus
frauduleux de l'état d'ignorance ou de faiblesse
Article
223-15-2
(Loi nº 2001-504 du 12 juin 2001 art. 20
Journal Officiel du 13 juin 2001)
(Ordonnance nº 2000-916 du
19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en
vigueur le 1er janvier 2002)
Est puni de trois ans
d'emprisonnement et de 375000 euros d'amende l'abus frauduleux de
l'état d'ignorance ou de la situation de faiblesse soit d'un
mineur, soit d'une personne dont la particulière
vulnérabilité, due à son
âge, à une
maladie, à une infirmité, à une
déficience
physique ou psychique ou à un état de grossesse,
est
apparente et connue de son auteur, soit d'une personne en
état
de sujétion psychologique ou physique résultant
de
l'exercice de pressions graves ou
réitérées ou
de techniques propres à altérer son jugement,
pour
conduire ce mineur ou cette personne à un acte ou
à une
abstention qui lui sont gravement préjudiciables.
Lorsque
l'infraction est commise par le dirigeant de fait ou de droit d'un
groupement qui poursuit des activités ayant pour but ou pour
effet de créer, de maintenir ou d'exploiter la
sujétion
psychologique ou physique des personnes qui participent à
ces
activités, les peines sont portées à
cinq ans
d'emprisonnement et à 750000 euros d'amende.
Il
est probable que des familles porteront plainte plus facilement, de
par une judiciarisation de plus en plus grande de notre
société
et de par l'existence de cette loi qui protège mieux les
personnes des dérapages de gourous et de leurs acolytes. Par
exemple une
peine de prison de 3 ans avec sursis
a récemment été prononcée
à
l'encontre du "maître à penser" dans une
affaire
de groupe spirituel "christique" ou "apocalyptique"
(suicide d'un disciple, tentatives de suicides d'autres disciples).
C'est la première fois que la loi de 2001 a
été
appliquée. Le jugement en appel sera prononcé
début
juillet 2005.
Avec le nombre important de groupes issus du
bouddhisme, ou s'en réclamant, les effectifs de plus en plus
importants cloîtrés dans des ermitages collectifs
pour
des durées de 3 ans et plus, il est probable que la loi de
2001 connaîtra des applications. Ne serait-ce que pour des
raisons statistiques : plus de disciples entraîne
probablement
plus d'incidents.
J'espère que les choses n'en arriveront
pas là, et ce forum existe aussi pour cela, pour apporter sa
toute petite pierre dans l'édifice de la
modération, de
la prudence, de la tolérance et du "raison garder".
On
est au coeur de la question de la dépendance avec la
"dimension sectaire ou non" de certains mouvements... La
"secte" est précisément le dérapage le
plus sérieux d'un nouveau mouvement religieux (n.m.r.) vers
la
dépendance instrumentalisée des disciples...
C'est
parfois un sujet tabou chez des sympathisants du bouddhisme qui ne
veulent pas en parler, ni voir
les choses en face, le cas
échéant. La politique de l'autruche ne durera
qu'un
temps, et il faut s'attendre à de que ce soit la société
civile qui fasse le travail
d'investigation dans ce domaine,
à
la place des intéressés eux-même qui
préfèrent,
certains du moins, le confort rasssurant de leurs mantras !
Il
me semble qu'il doit être plus facile de trancher la
dépendance
vis à vis des pratiques de groupes sectaires, que celle qui
naît de l'attachement spirituel et affectif envers de
véritables enseignants du bouddhisme, naturellement plus
fascinants. Comment se détacher de telles personnes humaines
remarquables ? C'est sans doute beaucoup plus difficile pour un
étudiant du bouddhisme de rester autonome et
indépendant
vis à vis de modèles.
Le vent de
l'histoire a fait
hélas disparaître la plupart des
vénérables maîtres asiatiques
authentiques aux
tempes blanches en nos contrées occidentales, ce que nous
notions déjà dans nos messages
précédents
(nous détromper si nécessaire par une
réponse
sur ce forum !), et la question de leur influence addictive ne se
pose donc plus guère...
Quels
sont donc les risques de dépendance qui demeurent, nous en
avons déjà envisagés plusieurs dans
les
paragraphes précédents sans pour autant trancher,
les
réponses appartenant à chacun.
Le romantisme bouddhique et la dépendance affective
Je
voudrai faire rebondir ce débat sur "bouddhismes &
dépendance" en évoquant une histoire, ou
plutôt
un récit, à la manière hagiographique.
Nous
disions précédemment que la dépendance
la plus
difficile à surmonter était celle que
l'étudiant
éprouve pour un véritable et authentique
méditant.
La
fascination du disciple ne connaît pas de borne puisque tant
sa
raison que son sentiment sont saturés d'un
frémissement
qui ne s'arrête qu'à la mort du maître,
se muant
alors en une douce et profonde nostalgie, comme pour la perte d'un
être cher dont on se plaît à imaginer
(comme
Proust le fit) qu'il est toujours présent par l'édifice
du souvenir.
C'est dans cette fusion du sentiment et de la
conviction d'être en contact avec "the real thing",
la chose réelle, que se densifie cette fascination
à
laquelle nous avons donné le nom de dépendance.
Et
dans la mesure où le modèle d'autorité
ne
déçoit
pas, c'est à dire dans la mesure où il est
effectivement doté des qualités attendues de lui,
ce
frémissement du disciple devient immédiatement un
puissant vecteur mais aussi une "drogue dure" dont il n'est
pas prêt de décrocher...
La rencontre, en un seul, de
tous les
bons objets s'est opérée : la
quête
de sens, la force de l'amitié spirituelle ont en quelque
sorte
fusionné dans cette douce passion.
Arrivons-en, si vous
me le permettez, à ce récit que je viens de
composer
aussi attentivement que possible pour illustrer mon propos sur la
dépendance subtile dans
le tantrisme bouddique
dévotionnel.
En
1997 un jeune
moine asiatique a été reçu
à sa demande
par le vieux Très Précieux. C'est le fameux
Tennyin
rinpoché dont j'ai parlé
précédemment. Il
avait à l'époque 17 ans je crois, et comme
indiqué
vivait, et vit sans doute toujours au Népal.
Il avait été
reconnu comme la réincarnation d'un lama qu'avait
très
bien connu le Très Précieux et qui lui
était
très cher : le maître du monastère de
Tcheudrak
dans le Kham.
C'est à Tcheudrak que le petit Très
Précieux était devenu moine novice à
l'âge
de 5 ans peut-être, et là donc qu'il avait connu
le
vieux lama de Tcheudrak : Tennyin rinpoché. En 1997 c'est
donc
la "réincarnation" de ce dernier qui arriva
auprès
du vieux lama Très Précieux pour
étudier
auprès
de lui et recevoir de lui le coeur de sa transmission orale,
conformément à cette tradition.
Le vieux lama
Très Précieux, exceptionnellement, donna des
instructions pour que ce jeune disciple soit accueilli avec des
égards très personnels. Il fit
spécialement
réaménager un petit studio avec kitchenette au
pied de
ses appartements pour que le jeune homme soit près du vieux
maître et dispose d'un contact très facile avec
lui.
Lorsque Tennyin avait un peu de temps libre le soir après
ses
longs entretiens souriants avec le vieux khampa, il s'asseyait
à
une table dans une bibliothèque située juste en
dessous
des appartements de lama Très précieux, et
restait
là
sans occupation apparente, comme absorbé dans la
continuité
de sa rencontre avec son maître spirituel.
L'adolescent
servait lui-même le thé et ses collations au vieux
Tibétain, qui était visiblement
enchanté par les
bonnes manières de son visiteur.
Nos deux amis ne se sont
quasiment pas quittés pendant le séjour de
plusieurs
mois qu'a effectué le jeune lama Tennyin.
Et pendant cette
période ce fut un peu comme l'âge d'or et les
derniers
beaux jours du lama Très Précieux, qui donnait
d'ailleurs le ton à toute sa communauté.
Les
disciples laïcs et les fidèles de lama
Très
Précieux qui vivaient dans les environs, sentirent que ce
jeune moine était à la fois un invité
délicieux,
délicat, sensible et attentif, mais qu'il
représentait
sans doute bien plus pour le vieux Très Précieux.
Le
jeune Tennyin avait reçu de ses parents et de ses
précepteurs
ces éblouissantes manières, tout à la
fois
modestes et charmantes, qu'on connaît dans le monde
asiatique,
et qui sont encore au coeur du processus éducatif classique
dans ce dernier.
Il était là pour apprendre auprès
du vieux lama Très Précieux et non pour
paraître.
Cela passait presque inaperçu au yeux extérieurs,
comme
c'est souvent le cas pour les choses vraiment importantes.
Tennyin
était accueilli par les fidèles laïcs
avec une
telle simplicité qu'il arriva même un jour dans un
de
ces joyeux repas d'été qui réunissait
une grande
tablée de sympathisants qu'on servît le jeune
garçon
en dernier, tant sa présence était devenue
humble,
discrète et familière.
Et effectivement, au sens
propre comme au sens figuré, le jeune moine Tennyin fut
servi
en dernier au
grand banquet spirituel de rinpoché, mais
il fut sans doute le mieux servi. Aucun autre jeune tulkou
(réincarnation) ne fut ainsi reçu à la
fin de la
vie de lama Très Précieux pour recevoir la
quintessence
de son expérience.
Lorsque le jeune homme s'en alla
alors que l'automne bientôt arrivait, lama Très
Précieux
lui se prépara, et devait disparaître quelques
semaines
plus tard.
Au centre occidental qu'avait fondé lama
Très Précieux, et où il vivait, les
moines
européens et les eurolamas étaient-ils moins
enthousiastes que leur vieux maître vis-à-vis du
jeune
homme ?
Il est pensable que certains d'entre eux imaginaient un
peu hâtivement que la transmission du vieux maître
devait
se faire en Occident, et bien entendu chez eux et pour eux.
Ils
n'auraient alors pas volontiers accepté que le dharma de
lama
Très Précieux revînt là
où il
était
né, à Tcheudrak dans le Kham.
Là, le jeune
Tennyin reprendrait bientôt, par des allers-retours entre le
Népal et le Tibet, le flambeau du
vénérable
monastère où lama Très
Précieux avait
grandi et fait ses principales retraites (retraite collective de
trois ans, puis retraite solitaire en ermitage pendant
peut-être
une douzaine d'années).
La passation du flambeau qui se
produisit ainsi vraiment entre le vieux maître et ce jeune
asiatique ne fut pas vraiment attestée. De plus, parmi les
témoins, vous pourrez contester sans doute si vous
êtes
très bienveillant qu'il en était bien un ou deux
qui
auraient aimé imaginer que le "fond de commerce" et
l'héritage spirituels du vieux lama Très
Précieux
leur reviendraient en propre. S'assura-t-on donc silencieusement que
le jeune Tennyin ne soit pas invité de nouveau au centre
d'études de lama Très Précieux,
après la
mort de ce dernier ? Qui sait...
De son vivant le vieux lama
Très Précieux se plaisait à dire qu'un
jour la
jeune réincarnation du Karmapa, le XVIIème
hiérarque
des bonnets rouges, viendrait le visiter et qu'il confierait
à
l'adolescent les transmissions orales de sa lignée avant de
mourir.
Ce karmapa officiel ne vint jamais le voir.
La tête
de la lignée était désormais en proie
à
des querelles intestines avec deux prétendants au pouvoir.
Aucun ne voulant céder sa place sur le trône, il
n'y eut
en réalité aucune transmission
acceptée et
reconnue par tous. Deux jeunes karmapas en concurrence
coexistèrent,
dans un climat de rixes à Rumtek au début des
années
90 (le siège en exil), puis de procès
à
répétition pour le contrôle de ce
monastère
dans les années 2000, sur fond de constats d'huissier de
justice et de sites internet comme http://karmapa-issue.org/
Mais
symboliquement et en l'absence d'un karmapa qui fût
là,
vint ce jeune moine d'Asie aux manière impeccables,
Tennyin.
Et il est possible que, selon la vision non duelle du
vieux Très Précieux, il n'y eut en ces
présages
favorables que l'accomplissement de cette tenace prophétie :
ce jeune garçon était bien, dans les yeux pleins
de
reconnaissance du vieux Très Précieux, le nouveau
ou
plutôt son karmapa immuable, détenteur d'une
lignée
dont le siège le plus pur de transmission était,
encore
et toujours à Tcheudrak, au Kham.
Cette transmission,
si elle existe, pouvait enfin y
revenir, libérant le
vieux Très Précieux de sa dette de gratitude pour
ce
monastère tibétain qui l'avait nourri,
élevé
et qui avait contribué à édifier
l'homme tendre
qu'il était resté et
l'homme accompli qu'il était devenu.
La
dette de gratitude acquittée, le vieux lama Très
Précieux s'est éteint, songeant qui sait parfois
avec
tendresse à celui qui reviendrait bientôt sur ses
terres
en son nom : le jeune Tennyin rinpoché...
L'oubli a
scellé l'accomplissement de cette belle promesse...
Toxicomanie et dépendance bouddhique
Sans
vouloir généraliser, et pour ce que j'en sais, il
y a
eu quelques toxicomanes qui sont arrivés dans les jeunes
communautés bouddhistes qui se développaient en
Europe
autour de quelques lamas tibétains (et aussi bhoutanais)
dans
les années 70, et au début des années
80.
Ces
années étaient, comme vous le savez, celles de styles
de vie expérimentaux.
C'était déjà la
fin de la période Hippie / Woodstock et presque le
début
de la période New Age. Elles correspondaient aussi
à la
fin du grand mouvement vers les communautés du retour
à
la terre post 68.
L'émergence des nouvelles
communautés
dites de la "conspiration du verseau" ou du "nouvel
âge" s'annonçait. J'espère que les
connaisseurs de ces périodes et de leur sociologie ne m'en
voudront pas de ces raccourcis et corrigeront les approximations, je
parle sous leur contrôle.
Donc à la fin des
années 70 des personnes qui s'étaient un peu vite
brûlé
les ailes dans les paradis articifiels ont voulu lâcher la
toxicomanie et s'ouvrir à un milieu plus sain qui pouvait
les
aider. Disponibles, souvent sans travail, ils se sont naturellement
tournés vers les nouveaux centres bouddhistes qui
apparaissaient alors en Europe. Il sont devenus sympathisants mais
surtout bénévoles, partageant leur temps entre de
nouvelles activités au service de ces groupes et ces
nouvelles
expériences de vie communautaire. Il est clair que cela a
aidé
un nombre significatif de ces personnes à lâcher
leur
toxicomanie (LSD, héroïne, cannabis, ou
polyconsommation
avec aussi - bien entendu - l'alcool).
Ils ont également
contribué à introduire dans l'imagerie et la
mythologie
du bouddhisme himalayen une approche plus fantastique et libertaire,
et un style imprégné du psychédélisme
issu de la contre-culture des années 70.
Plusieurs
lamas tibétains avaient d'ailleurs, disaient-ils, quelques
difficultés avec ces disciples un peu rebelles et aux
cheveux
longs qui ne correspondaient pas à l'image des moines du
Tibet
disciplinés et au crâne fréquemment
rasé...
Mais revenons pour un instant à un passé plus
récent, et à un autre style d'adeptes. Je me
souviens
qu'en 98 deux très jeunes disciples laïcs,
travailleurs
bénévoles d'un centre du dharma en Occident
avaient
recueilli à table, lors d'un déjeuner pris en
commun ,
les confidences d'un maître
de retraites, un moine (et
eurolama) européen. Ce dernier les avait choqués
en
leur expliquant qu'à leur âge il avait
été
brièvement et plus ou moins "dealer" pour reprendre
le terme précis qu'il avait utilisé. Ces jeunes
gens de
dix-huit à vingt ans en étaient resté
pétrifiés
et étaient venus me confier leur stupéfaction !
Au
fond cela aurait-il dû les étonner ?
L'époque
précédente était peut-être
plus favorable
à ce type de conversion spectaculaire. Il y a aussi ce que
vous nous dites avec nuance, Claire, c'est à dire que
(peut-être) une dépendance en remplacerait en
quelque
sorte une autre...
C'est sans doute une amusante caricature,
et rien de plus ! Mais il vaut mieux retrouver les toxicomanes dans
les monastères lamaïstes que l'inverse !
Réjouissons-nous
donc que la transformation, se soit opérée dans
cette
direction !
Il est ainsi pensable que la dépendance au
tantrisme bouddhique, si elle existe, est subtile
et donc
moins évidente que la dépendance
toxicomaniaque...
J'ai tenté de brosser un tableau du
passé : il sera intéressant de mieux
connaître
les visages actuels
de la toxicomanie.
Il nous faudra aussi parler de la place de l'alcool dans la vie sociale et au coeur des rituels d'offrande spirituelle des communautés du tantrisme bouddhique.
Enfin
en quelques mots il faut quand même évoquer
à ce
point ceux qui, moins chanceux ou plus vulnérables, ont
adopté
le tantrisme sans toutefois pouvoir cesser leur dépendance
aux produits illicites.
Il existe, on s'en doute, peu de faits
avérés, car dans la mesure où ces
conduites sont
répréhensibles elles restent toujours sous le
manteau.
Il m'a semblé entendre récemment deux
anecdotes que je restitue ici sous toute réserve, ne pouvant
en garantir l'authenticité. Il s'agirait de deux cas
possibles
(dont je préserverai l'anonymat et la vie privée
en
effaçant certains détails, et en en modifant
certains
autres, pour que personne ne puisse les identifier ni les exposer
dans leur fragilité).
L'un est celui d'un garçon
européen qui pratiquant d'une part les rituels yoguiques et
vaquant d'autre part entre l'intérieur et
l'extérieur
d'un centre tantrique en Occident n'aurait paraît-il pas tout
à
fait renoncé à son goût pour le tetra
hydro
canabinol. Il a fait une rupture d'anévrisme dans le centre
(qui d'ailleurs aurait été
diagnostiquée 24
heures après l'incident, sans que j'ai pu
vérifier ce
chiffre ni ces assertions. c'est en tout cas ce qui a
été
raconté parmi ses correligionaires). Il a survécu
fort
heureusement, et ses parents le reprirent ensuite chez eux.
L'autre
cas est un ancien travailleur bénévole d'une
communauté
du tantrisme bouddhique, également d'Europe occidentale, qui
a
également pratiqué ce qu'il est convenu d'appeler
des
tantras supérieurs ou évolués. Il
aurait dit-on
également conservé un certain penchant pour ces
mêmes
substances illicites. Sa santé mentale aurait là
aussi
souffert. Amené à prendre alors des
médicaments
psychotropes régulièrement prescrit par son
psychiatre,
pour stabiliser son psychisme qu'il ne pouvait plus tout à
fait contrôler, il aurait, paraît-il et sous toute
réserve, continué à hésiter
entre les
pratiques tantriques, le cannabis et les médicaments
(neuroleptiques ou antidépresseurs) qui lui
étaient
prescrits.
Hésitation ou combinaison? Seul les effets sont
clairs : un internement heureusement bref, et aujourd'hui le suivi
indispensable d'un psychiatre.
On le voit les effets combinés
des intoxicants et des pratiques yoguiques du tantrisme bouddhique
sembleraient être terrifiants au vu de ces anecdotes. Plus de
recherche est nécessaire dans ce domaine. On peut poser la
question : dans la mesure où une personne ne peut renoncer
définitivement à ses substances illicites, la
conversion au tantrisme bouddhique est-elle une bonne chose ? Dans la
mesure où la combinaison psychotropes+yoga tantrique
pourrait
être fâcheuse, le "remède" tantrique
supposé pourrait-il alors s'avérer pire que le
mal ?
Nous proposons cette question à ceux qui nous lisent
et qui dans le domaine éducatif, des sciences sociales (de
l'anthropologie en particulier).
Il
y a en fait diverses écoles du bouddhisme qui proposent les
5 engagements de laïc.
Il s'agit généralement
de renoncer à tuer, voler, mentir, avoir des relations
sexuelles orales et anales (etc.) et consommer des substances
intoxicantes (alcool, tabac, drogues). Selon les écoles
cette
dernière liste peut varier ou se nuancer. Le tabac et
l'alcool
sont plus ou moins mis à l'index selon les cas.
Dans le cas
où le disciple prend des engagements de "pur
fidèle
laïc" (bramacharia, ou en tibétain sancheguenien)
il renonce en plus des 5 voeux de laïc à toute vie
sexuelle active. C'est du moins la théorie. Dans
le voyage de la 5ème saison je
raconte les aménagements que les uns ou les autres trouvent
parfois avec ces règles dans une lamaserie.
Les anciens
toxicomanes sont parfois encouragés à choisir ces
5
voeux de laïc ou pur fidèle laïc (s'ils
peuvent s'y
tenir) afin de maintenir leur sevrage dans le temps. Endommager un
voeu, même sans le briser complètement (ie : la
cigarette dans la maison) risque de remettre en cause la
qualité
de cette protection venue des bouddhas et d'ouvrir la porte
à
une rechute pire encore dans le gouffre abyssal du samsara... Car si
la consommation de drogue est un acte incorrect, cette consommation
lorsque l'intéressé a pris les voeux a des
conséquences
perçues comme encore plus sérieuses. Ce point de
vue
est celui que j'ai cru observer dans une lamaserie et dans la
communauté laïque qui se développait
autour. Vous
pouvez imaginer la difficulté à se tenir
à ces
engagements dans un milieu social pluriel.
Ataraxie et quête du bonheur
L'ataraxie promise par le bouddhisme est-elle vraiment une quête justifiée pour tout humain sensible, différencié et qui a besoin de s'essayer aux choses de la vie ?
Première
réaction : bien
que promise,
cette
tranquillité
n'est pas garantie,
et vous connaissez comme moi des adeptes
qui ne sont ni plus ni moins sereins que des personnes inscrites dans
le processus heuristique de la vie.
Deuxième
réaction : et si
elle peut être obtenue, cette
paix,
comme nous en avons parfois l'intuition, n'est peut-être pas
toujours une si excellente chose. On redoute en effet une
manière
d'être qui aurait tendance à uniformiser les
regards et
les sourires, et c'est en effet une des questions que l'on pourrait
poser : les styles uniformisés de tranquillité
intérieure du bouddhisme permettent-ils tous de maintenir la
spécificité et de préserver le projet
individuel
de la personnalité humaine ? A trop vouloir abraser l'ego,
ne
risque-t-on pas d'affaiblir ce "je" qui nous particularise,
et nous identifie ?
La question se pose tout particulièrement
avec certaines écoles du tantrisme bouddhique qui avec leurs
méthodes expéditives basées sur la
répétition
d'implorations au gourou, de mantras et de visualisations
transparentes et colorées, pourraient même faire
peu de
cas de la personnalité humaine dans ce qu'elle a d'unique et
de fragile (nous ne généraliserons pas, il y a
aussi
sans doute des écoles tout à fait exemplaires
à
cet égard).
Tout a commencé par des spectacles
On
découvre que le désir de spiritualité
qui
s'exprime en faveur du bouddhisme tibétain a
commencé
avec les petits livres "J'ai Lu" l'aventure
mystérieuse
à la couverture
rouge... Le célèbre
troisième oeil :
Le mythe du lama aura donc été
premier, et la réalité du bouddhisme himalayen
sera
venue un peu plus tard, comme vous l'indiquez avec ces premiers
centres tibétains du Dharma...
La place du mythe, du
conte de l'imaginaire est en effet très
intéressante
à
constater dans la genèse du phénomène
social.
Plus tard, après les livres de Lobsang Rampa, il y a eu les
films culte : Little buddha et
aussi Kundun
auquel un
fil de discussion alternatif est dédié sur
le
forum bouddhismes & dépendance (cliquer
sur ce lien pour y accéder).
Quid des pratiques répétitives ?
Toute
activité apprise implique qu'on s'y mette, qu'on s'y
consacre
un certain temps, et donc qu'on en devienne un peu
"dépendant".
Le bouddhisme comme toute
activité qui nécessite
une discipline comporte naturellement lui aussi
ce
caractère
de dépendance... Comment apprendre, progresser ou
étudier
autrement ?
Tout comme des artistes en plein accouchement
créatif, les méditants peuvent eux
aussi avoir
leur période d'occupation maximale, une période
où
ils seront un peu moins disponibles pour les autres.
On trouve
aussi ces anciens retraitants revenus dans le monde, s'occupant de
conjoints et d'enfants, preuves vivantes d'une autonomie
naturellement retrouvée. Il n'y aurait donc pas, dans le
meilleur des cas, plus de dépendance dans le bouddhisme que
dans la vie, que dans le meilleur de la vie.
Le bouddhisme
participerait de la générosité de
l'offre
culturelle contemporaine et sa diffusion serait une des facettes de
la richesse de notre époque.
L'argument est valable.
Alors pour mieux comprendre, j'aimerais ici aborder une
activité
précise du tantrisme bouddhique. Que pouvons nous
déduire
des pratiques
répétitives du
bouddhisme de
tradition himalayenne, en particulier des mantras, des
prières,
des supplications au gourou, ou des préliminaires ? Cette
répétition (des dizaines de milliers de fois,
jusqu'à
cent mille, voire un million pour le mantra de Chenrezig) est-elle
toujours compatible avec l'idée de
créativité,
de richesse culturelle, de variété et de
découverte
? N'y a-t-il pas là quelque chose qui peut
éventuellement
réduire
cette ouverture et cet appétit
d'apprendre et de connaître ? Une "clôture de
l'inconscient", comme disent les psychanalystes ? Ce rabachage
(lisez "répétition" car ce mot est
hélas
péjoratif) est-il absolument compatible avec cette belle
expression de la vie - renouvelée, riche, féconde
- que
vous avez esquissée dans votre message
Et
dans les retraites du tantrisme bouddhique, la question se pose de
l'intensité des pratiques répétitives.
Quatre
sessions de (3 heures chacune) de rituel quotidiennes (comportant ces
nombreuses répétitions de mantras, de gestes ou
de
prières), plus le rituel collectif (protecteur
courroucé)
du soir rendent sans doute restreint le temps de la contemplation et
des activités personnelles.
Alors que les monastère
catholiques prévoient généralement
plusieurs
heures de vrai travail, ainsi qu’un moment de conversation et
de détente avec les autres pour leurs moines, certains
centres
de retraite du tantrisme bouddhique semblent accentuer
l’emprise
de la passivité, de la sédentarité, du
culte, du
rite et de la répétition. On pourrait
légitimement
demander : pour quelles raisons ?
Ce phénomène
s'accentue, ou plutôt a des conséquences plus
sérieuses,
depuis quelques années. En effet la mode du bouddhisme de
tradition himalayenne s'essoufflant (il nous suffit de constater le
rétrécissement inexorable des surfaces des tables
de
livres consacrées à ces sujets à la
Fnac), les
centres de retraites tantriques ont désormais du mal a
remplir, et certains n’y parviennent plus.
Alors qu’il
y a quelques années ils refusaient des candidats, certains
aujourd’hui n'en ont même pas assez pour atteindre
leur
capacité d’accueil ou doivent aller les chercher
dans
d'autres centres du dharma.
Il en résulte que la sélection
des candidats n’existe plus vraiment dans les faits, et
devient
davantage semblable à un simulacre. Des personnes arrivant
au
dernier moment peuvent ainsi être acceptées pour
un
cycle de trois années et trois mois. Par le passé
la
pléthore de candidats se bousculant aux portes des
droupkangs
permettait une sélection plus effective (même si
elle
favorisait paraît-il les personnalités les plus
malléables, ce que nous ne confirmerons pas) ; les
responsables de ces retraites pouvaient choisir ceux qui leurs
paraissaient les plus aptes et les plus aguerris. Aujourd'hui, ils
n’ont plus ce choix, et il devrait en résulter que
des
personnes moins préparées risquent fort d'entrer
dans
ce processus répétitif et conditionnant, et
peut-être
d’en souffrir ? Voire peut-être d'en être
irréversiblement affectées si certaines
présentaient
une fragilité de nature affective, psychologique,
neurologique
ou surtout psychiatrique qui n’aurait pas
été
détectée, faute de temps d'observation ?
On doit
opposer ce phénomène à celui des
monastères
catholiques qui pratiquent dans les faits le noviciat et
n’engagent
le processus érémitique qu'avec des candidats qui
ont
été éprouvés et qui ont eu
véritablement
le temps de choisir. On doit leur reconnaître cette prudence
et
ce discernement.
Mais revenons à des communautés du
tantrisme bouddhique sans pour autant
généraliser.
Victimes du train de vie plus dispendieux de certains lamas ou
eurolamas de la nouvelle génération à
la
tête
de communautés (qui prennent l'avion, logent dans les
hôtels
à l’étranger, fréquentent
les restaurants,
disposent d’une automobile etc.), et des endettements
importants de certains centres du Dharma (liés à
des
investissements en pleine période d'euphorie et de
croissance), les centres de retraites multiplient les
opérations
de charme auprès des medias en particulier
régionaux,
et n’hésitent pas à intégrer
au processus
rituel des retraites des personnes parfois peu
préparées.
La raison est simple : ces nouveaux drouplas (retraitants) seront des
soutiens pour leur communauté, et leur flux ne doit pas
tarir,
sinon leur congrégation risque de
rétrécir.
Et
puis les nouveaux retraitants contribuent par un flux
monétaire
non négligeable puisque on leur demande en
général
un loyer mensuel un peu plus élevé que le
coût
réel de leur hébergement. Multiplier des loyers
même
relativement modiques permet de disposer d’un flux financier
entrant non négligeable et stable (sur trois
années au
moins) pour l’association qui le gère.
Il me
semble que la vocation spirituelle des retraitants est aussi
attentivement mise à contribution par des
communautés
en quête de reconnaissance et de moyens. Il ne serait pas
surprenant que cette noble motivation de l'engagement spirituel des
nouveaux puisse ici ou là être instrumentalisée
par des collectivités qui penseraient (noter le
conditionnel,
nous n'affirmons rien) surtout à la survie de leur
organisation et aux prérogatives de leurs cadres dirigeants,
même si c'est "au nom du bouddha" et sur fond de
dorures, de robes rouges et de fumées d'encens.
Et quid du milieu lamaïste ?
Christian
Pose a voyagé trois ans en Inde, comme moine errant, parmi
la
diaspora tibétaine, allant d'un lama à l'autre,
d'un
monastère lamaïste à un autre. Le lien
est dans la
rubrique Liens Utiles, je le rappelle ici pour mémoire
:
http://linked222.free.fr/cp/ChristianPose.html
Voici
les premières lignes de cette page web (à lire
dans son
intégralité pour ne pas se contenter d'une
citation
tronquée) :
"
J'ai brûlé
ma robe de moine du bouddhisme maha-vajrayana tibétain il y
a
quelques années non sans raisons.
Comme beaucoup de
frères et soeurs pauvres et critiques, j'ai eu beaucoup de
difficultés à supporter la restauration
politique, en
France et en Inde, de la hiérarchie bouddhique en tant
qu'une
structure sociopoliticoreligieuse du bouddhisme régional du
Tibet.
Cette structure, sous-jacente aux enseignements
généraux
sur le bonheur, l'amour et le bien-être, me
paraîtra
l'une des causes de l'effondrement du bouddhisme au Tibet avant le
XXème siècle. "
Voici un autre
extrait plus long de cette
page web,
j'espère que Mr Christian Pose ne nous en voudra pas de
citer
ici sans doute un peu trop extensivement son excellent texte auquel
j'encourage chacun à se référer :
"
Je suis convaincu que l'aristocratie tibétaine entretenue en
Inde (le pauvre subissant toujours de mauvais traitements dans les
townships tibétains) et dans le monde ne pourra sauver le
Tibet de sa part obscure : un Etat se résumant
sociologiquement à une institution théocratique
et
aristocratique clientéliste; que son
développement
à
partir de la structure préservée du pouvoir
d'ancien
régime (au sein de la sphère du droit
privé en
asie comme en occident), contribuera à l'effondrement de ce
qui reste comme à l'occlusion de ce qui sera
restauré.
Bruno Philip écrira en mars 1999 dans les pages du
Monde Diplomatique : "Avez-vous conscience de ce qu'a mis en
place le régime de Pékin depuis 1950 ?", comme si
ce constat pouvait effacer les dérives totalitaires de
l'ancien régime au Tibet. La France aime rappeler que le
conflit sino-tibétain a fait 1 million de morts mais elle ne
veut pas entendre ce qui a conduit au génocide.
Si je
condamne la Chine, je ne peux toutefois fermer les yeux sur la
responsabilité religieuse et politique (pénale ?)
des
principales familles aristocratiques, monastiques, gouvernementales
pré 1949, lesquelles se "battent" toujours en exil,
non pour les droits fondamentaux de l'homme et les droits
shakyamuniens de l'homme réprimés durant des
siècles
au Tibet, mais pour la conservation des privilèges
historiques, la restauration des institutions autocratiques
bouddhiques autrement dit du centralisme monastique, la
maîtrise
oligopolistique du travail .... fiefs, serfs, esclaves,
corvées,
justice arbitraire, contrôle des naissances, des
propriétés,
dettes héréditaires.
La tradition
institutionnelle du bouddhisme vajrayana et mahayana
établira
que les principes qui sous-tendent la structure sociale de la
pauvreté sont des modèles
représentatifs, des
schèmes inconscients auxquels les individus et les groupes
se
conforment.
Cette même tradition établira également
très clairement que les principes qui sous-tendent la
structure sociale contenue cette fois en les rois
libérés
de l'inconscient, sont purs et parfaits.
Pour résumer, le
pauvre est guidé par les schèmes inconscients qui
justifient sa qualité d'esclave, de serf,
d'endetté.
"
Christian Pose, son site : "ni Bonze ni laïc",
page : qui
suis-je ?
Et le regard d'un jeune Tibétain…
http://www.buddhaline.net/annuairedubouddhisme/forum/viewtopic.php?t=67
Extrait
:
" Au
lieu de créer de
nouveaux emplois ou d'encourager les jeunes à explorer les
possibilités du monde moderne, les élus actuels
[du
gouvernement du Tibet en exil] veulent que nous devenions tous
paysans.
J'espère qu'avec les élections à
venir, les gens penseront de manière plus libre et voteront
dans un but pragmatique et pas par vénération
religieuse. Les Rinpochés sont plus à leur place
dans
leurs monastères respectifs ou dans les centres du dharma
qui
prospérent actuellement partout dans le monde comme
une
sorte de lubie ou de mode.
[...] Notre lutte n'a plus beaucoup
de sens aujourd'hui, n'est-ce pas ? Nous ne savons pas pourquoi nous
nous battons, non ?
[...] J'ai aujourd'hui 25 ans, et j'en suis
arrivé à la conclusion que les
Rinpochés et les
Tulkus n'avaient aucun pouvoir surnaturel. Ils n'en n'ont jamais eu.
Ainsi est le monde dans lequel je vis. Voilà ce que je pense.
L'euphorie perpétuelle du bouddhisme occidental
En
Occident, comme l'a aussi noté Pascal Brückner
l'auteur
de "l'euphorie perpétuelle", il y a peut-être
un malentendu. La civilisation occidentale du bonheur pour tous, des
loisirs et de la consommation s'est forgée un bouddhisme qui
lui ressemble, tout comme elle a inventé le
paracétamol
pour moins souffrir, et une poudre à renifler pour se sentir
bien tout en continuant sa course effrénée. Le
message
ancien du bouddhisme, ce n'est pas de s'amuser ensemble, de bien
chanter et de faire de beaux rituels, mais de voir la vie telle
qu'elle est, profondément, sans s'enivrer justement de jolis
chants.
Cependant, les tsoks chantés sont des rituels
très agréables où la prière
et le pain
(et surtout le vin) sont célébrés de
manière
exquise, même si des débordements y sont
hélas
possibles.
Les retraites sont aujourd'hui souvent collectives,
personnellement je ne trouve pas que cela aille de soi. Cela ne
correspond d'ailleurs pas au message original du bouddhisme
où
(selon les textes canoniques) la méditation devait se vivre
solitaire et en un lieu retiré.
Mais je ne sais pas au
juste comment méditaient les moines dans le parc au daims de
Sarnath du temps du Bouddha, pendant la retraite (3 mois) de la
saison des pluies. Je suppose qu'ils cherchaient la solitude et le
calme.
Un vieux lama disait à cet égard que le calme
et la détente était il y a deux mille cinq cents
ans
beaucoup plus grands qu'aujourd'hui. Je ne sais pas d'où il
tenait cette intéressante observation, mais elle est
intéressante.
Je suppose que même en groupe, il
devait alors (qui sait ?!) exister une atmosphère plus
propice
à la méditation et au silence
intérieur.
Il
me semble qu'il y a eu peut-être un glissement de sens entre
ce
message ancien et ce qui en est vécu aujourd'hui dans les
organisations occidentalisées qui se réclament du
bouddhisme. D'où mon inquiétude des tentations
éventuelles de conditionner l'individu au travers de la
pression du groupe en vase clos lors des retraites de trois ans, de
vraies "cocotte-minute" paraît-il selon les anciens
de ces dispositifs... Ne sont-ils pas très
vulnérables
dans ces conditions ?
Mais reprocher seulement aux Occidentaux
ces atmosphères confinées où la
friction sociale
est utilisée pour briser les résistances et
rendre les
individus disponibles et malléables ne serait pas juste.
M'étant rendu à vélo (avec la
permission de
l'abbé) jusqu'à l'ermitage de retraite collective
de
Tofukuji à Kyoto (siège de l'école
Rinzai zen),
j'ai constaté qu'on y utilisait les intensifs de groupe, les
plateaux repas pris sur le pouce et les chants comme un moyen de
souder la cohésion de la collectivité. L'Occident
n'a
donc pas l'exclusive à cet égard.
De mon
côté plusieurs des communautés que j'ai
observées
étaient à 99% ou 100% composées
d'Occidentaux :
les moines asiatiques lorsqu'ils passaient et donnaient des conseils
n'étaient pas toujours écoutés, ni
pris au
sérieux.
Ainsi un moine, un Oumzé, un assez jeune
maître tibétain de rituel est-il passé
dans un
centre tenu par des Occidentaux. Il a découvert que le
rituel
des Protecteurs courroucés était joué
au tambour
beaucoup trop vite, et il en a fait part. Personne n'en a tenu compte
semble-t-il, et chacun a continué de
célébrer
Mahakala à toute vitesse. Avaient-ils compris ce que le
visiteur asiatique, lui, savait instinctivement : un rituel de
protection doit être modéré, avec un
peu de
gravité et de prudence ?
Pour certains Occidentaux qui
martèlent le rituel courroucé au pas de course,
c'est
peut-être excitant de frapper fort, d'aller vite, de sentir
cette énergie puissante, et d'éprouver un peu de
la
domination que représente encoire pour eux le totem
courroucé
Mahakala.
Ces Occidentaux-là ont donc
préféré
continuer à aller le plus vite possible (y compris pour
épater
la galerie) pour interpréter Mahakala, car ils ne
connaissent
pas la signification intérieure du bouddhisme comme peut la
comprendre un Tibétain, un Indien, ou un Japonais et un
Coréen
qui ont grandi dans l'évidence et la
multidétermination
d'une culture ancestrale.
Si des Occidentaux pensent que le
bouddhisme est "fun" (excitant, génial, passionnant)
alors c'est qu'ils n'ont peut-être pas tout à fait
compris l'origine et la gravité de son message et qu'un
malentendu
s'est invité.
Il existe sans doute
assez peu de véritables vocations spirituelles, et une
majorité de sympathisants a sans doute des buts et une
attitude teintée d'ordinaire. Derrière un
vocabulaire
choisi, cette majorité recherche-t-elle une transposition de
ses plaisirs dans la version améliorée,
prestigieuse et
excitante d'une tradition colorée et exotique ? Chacun
répondra à sa manière.
Les communautés
occidentales qui reproduisent le rite himalayen jouent-elles ainsi
sur la fascination, le sexe, l'intensité, la vitesse, la
passion spirituelle, les formes, les couleurs, les rituels, les
vêtements, le mystère, l'alcool et les saveurs
sucrées
? Ont-elles contribué à cultiver le malentendu ?
Des
gens ordinaires en redemandent, en effet, pensant avoir
trouvé
une combinaison explosive du plaisir et de la spiritualité,
et
vous diront : " Ce tantra c'est vraiment trrop cooool !"
Nous
voilà à nouveau en plein débat sur
"bouddhismes"
et "dépendance" !
Tout change...… La troisième génération bouddhiste grandit
Cette
présentation ne prétend naturellement pas changer
le
cours des choses. Une raison pour la proposer, même de
manières
personnelles et subjectives, est qu'elle est sans doute
d'actualité.
Après la disparition des
vieux maîtres de l'ancienne génération
tibétaine,
se replie-t-on sur des organisations
? Assiste-t-on
aujourd'hui, ici ou là, à un
frémissement de
crispation communautaire, comme on en connaît dans d'autres
grandes traditions religieuses ?
Ce qui est clair c'est que
face à l'incertitude, à l'esprit critique des
disciples, on a peut-être tendance à exiger de
plus en
plus leur silence au nom du sacro-saint samaya
(engagement
initiatique). Ils se sont jusqu'à présent
exécutés
modestement, préférant la continuité
de leur
appartenance spirituelle à la
nécessité d'en
parler en profondeur.
Nous faisons ici individuellement et
extérieurement, avec les points de vue des uns et des
autres,
issus de la littérature, des sciences humaines, de
l'intervention sociale ou d'autres champs, ce qu'un modeste forum
indépendant peut faire.
Exemple : les schismes de
lignages mis sur la place publique tant chez les bonnets rouges que
chez les bonnets jaunes ne se font-ils pas au dépens des
plus
modestes sympathisants, transformant leur appel pour la
sérénité
en une involontaire participation à quelque "querelle"
?
Mais aussi ces sympathisants se sont-ils coulés dans
un habitus qu'ils n'osent plus changer et qui a cependant perdu une
partie de son sens ?
Car les mouvements, les groupes, les
pratiques réelles changent en permanence. Ce qui
était
il y a quelques années état de grâce,
croissance,
mode irrésistible, ouverture et nouveauté, sur
fond de
"little buddha" de "sept ans au Tibet" et de
"Kundun" devient... une réalité sociale
contrastée, tout simplement.
Et
c'est de cela dont nous parlons : la première
génération
de little buddhas européens, apparus dans les
années 75
fête ses 30 bougies. 30 ans c'est le temps
déjà
des premiers bilans, qui sont loin on s'en doute de l'imagerie
sainsulpicienne des bouddhas d'Hollywood.
C'est aussi 3
générations qui connaissent en Occident le
bouddhisme :
grands parents (dans la soixantaine d'années), parents (dans
la trentaine de printemps) et très jeunes enfants.
Le
début d'une transmission familiale s'est
opéré,
et les premiers fruits (parfois décevants par rapport aux
attentes selon les intéressés
eux-mêmes) d'une
éducation, non seulement sont apparus dans la première
génération d'enfants
à cordons de
protection rouges, mais
désormais une deuxième
génération de
bébés a
été
mise au monde par ces trentenaires européens qui furent
bouddhistes dès leur naissance.
Les
bilans, les premières évaluations longitudinales
sont
ainsi inévitables, et avec elles naît
naturellement le
présent débat.
Il n'est pas toujours facile. Il nous
faut y respecter parfaitement la vie privée de chacun, ses
idées et son droit à pratiquer la religion de son
choix, tout en évitant les langues de bois et les propos
convenus. C'est un espace de liberté, ou plutôt de
réflexion, au même titre que celui dont
disposèrent
des Européens il y a quelques années pour se
convertir
à cette nouvelle religion. Il lui fait écho.
Le
bilan est contrasté, les "enfants du dharma", cette
population d'enfants élevés
entièrement selon la
vision bouddhiste tantrique en Occident a parfois eu tendance
à
décevoir bien des observateurs qui y avaient mis beaucoup
d'espoir. Ces jeunes adultes qui devaient être les fleurons
de
l'Occident, une population éveillée et
compassionnée,
s'avèrent bien souvent sans grande vitalité, sans
projets clairs, souvent sans vocation, et surtout en conflit
personnel pour concilier le discours dharma
et la
réalité
vivante qui est la leur. Par exemple, à défaut
d'atteindre l'illumination j'ai entendu dire que ceux d'entre eux qui
vivaient, un peu désoeuvrés et sans racines,
parmi les
familles de résidents permanents d'un grand centre du dharma
avaient parfois commencé à fumer très
jeunes du
cannabis en groupe.
D'où l'importance de mettre en commun
les expériences pour éviter aux "enfants
à
cordons rouges" de cette troisième
génération
les mêmes inconvénients et les mêmes
névroses
que pour les enfants de la deuxième qui sont
arrivés
aujourd'hui à l'âge adulte, moins
épanouis,
découvre-t-on, que la "promesse d'éveil" des
lamas ne les avait imaginé...
Si
le recul est encore presque inexistant, il commence à peine,
avec les tout premiers bilans de la dharma
generation. La
dharma generation
plusieurs décennies
d'expérience, qui ont accompagné
l'émergence de
la bouddhamania
en France.
Alors le recul (i.e. la
distanciation) va apparaître en France comme il a
déjà
commencé à apparaître un peu plus
tôt aux
USA, au Royaume Uni, en Suisse et en Allemagne. Avec Internet
à
la maison c'est inévitable.
La première generation
des dharmasceptics
est en train de se préparer à
prendre ce recul si nécessaire. Plus consciente et
informée,
moins passionnée et moins naïve...
Un bouddhisme essentiel en naîtra-t-il ?
Garder ce qui sert, épurer le bouddhisme jusqu'à l'os, ôter tout superflu c'est un peu je crois le choix dont se réclament Stephen Batchelor et sa compagne française Martine (qui ont étudié le Choggye Zen en Corée (Chollado) auprès de Kusan Sunim au monastère de Songwangsa)... Hélas, leur page Web n'est pas très riche, car ils préfèrent donner des séminaires de méditation qui ont un certain succès (en particulier dans le monde anglophone). Voici le lien vers un article en ligne : un bouddhisme agnostique ? que Stephen a signé.
Pour rebondir sur le thème sympathique de Stephen et Martine Batchelor, j'ai lu pour la première fois le nom de Stephen sur un livre de poésie, en anglais, en 1985. C'était un recueil qu'il signait, consacré à son expérience attentive de la Corée où il était moine. Stephen Batchelor avait pratiqué auparavant dans le milieu du bouddhisme tibétain, qu'il avait donc laissé pour cette immersion en Corée. Il a rencontré je crois Martine là-bas. Leur monastère était le prestigieux et ancien Ssongwangsa. Leur enseignant de méditation : Kusan, un des méditants les plus admirés de cette génération du Zen Choggye. Je crois qu'ils ont bénéficié de l'ouverture de Ssongwangsa aux étudiants internationaux, ouverture qu'avait voulu le vieux Kusan en fondant l'International Zen Center dans ce monastère. Quand j'arrivais en Corée fin 84, le vieux Kusan était décédé depuis peu somme toute et, même si j'ai pu dormir à Ssongwangsa, me lever aux aurores pour assister vers 3 heures et demie au rituel chanté du matin dans le temple (une splendeur), manger avec les ouvriers la bonne soupe de tofu dans la cuisine du monastère, boire dans sa chambre une infusion de tilleul à la farine d'orge préparée par un sympathique jeune moine qui nous accueillait, un ami et moi, j'ai souvent regretté de n'avoir pu croiser le chemin de Kusan...
Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright 28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.